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Vers le Phare (1)

21 Janvier 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

 

Vers le Phare (1)

 

La vie n'est qu'une succession de décisions prises à pile ou face, d'instants suspendus qui devraient nécessiter de nombreuses heures de réflexion mais qui se règlent à la volée, dans la fureur du mouvement aléatoire. Une fois que l'on a compris ça, et surtout qu'on l'a accepté, on commence à s'habituer au frisson qui accompagne cette chute, ce changement d'état, ce passage de la maîtrise à l'abandon. Certains s'y adaptent très bien, ils sautent de pierre en pierre même quand elles apparaissent au dernier moment devant leurs pieds, d'autres semblent avoir si bien étudié chaque possibilité à l'avance qu'ils ne semblent plus pris de court, jamais, comme une rivière qui aurait tellement bien creusé son lit qu'elle ne pourrait plus le quitter.

Et puis il y a moi, éternelle échouée, qui ne sait ni s'adapter ni prévoir.

Je suis celle qui tombe, perpétuellement, et qui se casse, à chaque fois.

 

Aujourd'hui, je me casserai plus fort.

 

Les trams bondés se succèdent devant moi, remplis ras la gueule d'étudiants fatigués s'en allant cuver leur journée de cours devant une bière ou un hachis parmentier micro-ondable. Je sais que j'en ai encore pour un bon quart d'heure avant que le réseau se désengorge et que je puisse à mon tour rentrer chez moi. Mais ça ne me dérange pas, personne ne m'attend au bout de la ligne. Je ne suis pressée par rien, sinon par cette angoisse que quelqu'un se rende compte que je ne souffre pas d'être ici, sur ce quai bétonné, au milieu des vapeurs des fumeurs de joints trop impatients pour s'en remettre à la quiétude de leur appartement miteux.

 

Mes camarades de classe s'agitent autour de moi, ils discutent mais je ne les écoute pas, ça me demande un effort de concentration que je ne suis plus en état de fournir. De toute façon, je sais que ces préliminaires logorrhéiques n'ont aucune espèce d'intérêt, pour personne, tant que LA phrase n'est pas prononcée. C'est comme une course d'entraînement, pour chauffer les pneus. Bientôt, quelqu'un se lancera et dira les mots magiques, qui conditionneront tout le reste. Je serai alors confrontée à mon gros dilemme, celui qui déclenchera chez moi la fameuse avalanche de frissons synonyme d'écart entre contrôle et lâcher prise.

 

Je perçois quelques bribes de dialogues, j'observe surtout Nicolas, Flore et Amélie débattre joyeusement. Quelque chose en rapport avec la « suspension consentie de l'incrédulité ». C'est la formule magique que sortent les étudiants en cinéma pour avoir l'air cultivé. Ils adorent le gueuler au hasard quand il y a du monde autour, ça et la « désacousmatisation », et puis le « kino-pravda », ou encore l'image-mouvement, ils aiment avoir leur langage, ce petit culte de l'entre-soi qui cache le complexe d'infériorité. Ça m'amuse, je suis même forcée d'admettre que j'aime aussi parfois participer à cet exercice, mais est-ce du monde ou bien du groupe que je veux être appréciée, reconnue ?

 

C'est comme une grande famille. On est obligé de tous se les farcir, certains plus souvent que d'autres, et les affinités sont toujours électives et inégalitaires. Tout le travail consiste à lentement élaguer, sortir du cercle restreint les éléments perturbateurs et garder auprès de soi les lumières qui élèvent. La tâche est rendue plus compliquée par le fait que chacun agit de même, que les attirances et les répulsions ne sont souvent pas réciproques, alors on aboutit souvent à un bouillon rempli de corps qui se poursuivent et se fuient, créent de nouvelles liaisons non prévues à l'origine, brisent par leur passage un lien nouvellement tissé entre deux autres individus, et c'est une danse interminable.

 

Je suis une danseuse minable. Je ne connais rien aux pas, à la chorégraphie, à la gestion des trajectoires. La seule chose que j'identifie, c'est, depuis peu, mon choix de partenaire. Le phare que je veux rejoindre. L'unique raison de mon existence, le soleil qui me tient en vie malgré les longues phases d'ennui. C'est pour ça que j'attends le signal, celui qui décidera de l'avenir de cette soirée, celui qui permettra d'envisager la rédemption ou bien le retour des ombres.

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