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Journal de Sisyphe (28)

8 Juin 2013 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #journal, #sisyphe, #espagne

La voiture et Anna ronronnaient, la seconde sur le siège passager de la première. Après des semaines d'insomnies imprévisibles, il y avait quelque chose d'apaisant à la voir endormie contre la vitre. J'en étais presque flatté : faut-il avoir confiance pour s'endormir dans une bagnole quand on est pas au volant – ce qui ne veut pas dire qu'il est recommandé de le faire quand on y est. Elle était pelotonnée, je tâchais de rouler sans à-coups, glissant sur la route, éclairant au vol les panneaux qui s'inscrivaient désormais également en catalan et en espagnol. Le passage de frontière se joue souvent à quelques variations de signalétique.

 

Lyon me paraissait bien loin. J'ignore s'il est possible de couper les ponts totalement avec les affaires courantes, mais c'était mon intention. J'avais les mains nerveuses sur le volant, plus par excitation qu'angoisse. Tant qu'Anna s'accordait au passage dans les bras de Morphée, je ne risquais pas grand chose, et même si elle se réveillait, je doutais qu'elle sautât de la voiture. Après tout, c'est elle qui avait proposé le voyage, et ce ne sont pas des manières de faire faux bon quand on est à l'origine d'un projet.

La nuit étant déjà belle à l'arrêt, elle prenait une autre dimension quand on la traversait de part en part, avec les seuls phares comme révélateurs de réalité.

 

Nous avons atteint la banlieue de Barcelone vers 2h du matin. Je n'avais pas envie de réveiller Anna, c'est un miracle, les gens qui arrivent encore à dormir à notre époque. J'ai trouvé un parking à ciel ouvert, il était trop tard pour se mettre en quête d'un hôtel, il n'y avait plus qu'à prier pour qu'on ne soit pas sortis de la voiture par un policier zélé ou un autochtone voulant nous alléger de nos sacs pour la suite du voyage.
Souvent, quand les enfants dorment durant le trajet, avec le bruit du moteur, les tressautements, la posture inconfortable, bizarrement ils sortent de leur coma dès que la voiture s'arrête et que le silence reprend ses droits. On n'est plus seulement habitué à vivre dans le brouhaha, il nous est désormais anormal de pioncer sans vacarme.

Mais Anna n'a pas bougé, ses cheveux semblaient avoir tissé une toile d'araignée de part et d'autre de son visage pour la maintenir en place.

J'ai abaissé au maximum le dossier de mon siège, je savais que le lendemain j'aurais le dos en compote. Voilà à quoi on mesurait le taux d'improvisation d'un voyage, au nombre de courbatures.

 

Au matin, la place à côté de moi était vide. Anna avait foutu le camp. L'éternelle logique des choses, comme si je la prenais dans la gueule. Et pourtant, les gens ne se larguent pas en voyage, si ? Avait-elle prévu le truc de longue date, histoire d'ajouter de la symbolique ?

J'ai remarqué un petit papier plié en deux sur son siège, sans doute une rapide explication de son choix de me laisser en plan.

Je n'ai pas eu le temps de le lire, Anna a ouvert la porte.

- Ah, enfin réveillé ? T'as roulé tard ?

Je ne comprenais rien.

- Mais tu es encore là ?

- Bah oui. Tu croyais quoi, que j'allais rentrer en France à pied ?

- Non...non.

Je prenais, comme à chaque fois, conscience de ma paranoïa ridicule, tout en sachant qu'elle reviendrait, insidieuse, à la moindre occasion.

- Je t'avais laissé un papier. (elle l'a ouvert puis me l'a lu à voix haute) « Je vais boire un café, pars pas sans moi. » J'estime avoir été plutôt claire, non ?

- Oui oui, aucun souci.

- En tout cas, nous y sommes.

 

En effet, nous y étions. Barcelone s'étendait tout autour de nous, s'offrait à chaque regard, déjà nous plongions sous la bulle. Plus rien ne pourrait nous en sortir.

 

Vu le souvenir douloureux de la nuit dans la voiture, on a opté d'un commun accord pour une petite pension dans une auberge de jeunesse – le nom politiquement correct pour « hôtel miteux », pas loin de la Barceloneta. Un lit et une salle de bain minuscule, à ce prix, c'était bien suffisant. De toute façon, une chambre d'hôtel ne devrait jamais proposer autre chose, au risque de convaincre ses habitants éphémères d'y passer leur journée. Celle-ci était néanmoins, à la différence de certaines également réduites au strict nécessaire, nimbée d'une tristesse infinie, comme si elle se réservait à des personnes seules ou destinées à le redevenir. J'espérais que ce ne serait pas prémonitoire.

 

Maintenant que les questions administratives étaient réglées, il était temps de nous consacrer à un tâche autrement plus importante : trouver un coin où bouffer des tapas acceptables. Ce qui, contrairement à ce qu'on pouvait penser, n'était pas aussi fréquent à Barcelone, étant donné la propension de la ville à plumer les touristes trop naïfs. Nous tâcherions de ne pas faire partie de cette espèce.

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