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Journal de Sisyphe (29)

12 Juin 2013 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #journal, #écriture, #sisyphe, #espagne

Nous pouvions nous permettre de nous taire, car nous n'avions pas de vide à remplir. Le succès d'une relation se joue à la réussite de ses discussions et à celle de ses silences. Surtout à celles de ces silences. C'est toujours un exercice difficile de réapprendre à laisser le temps couler, sans avoir le sentiment de le perdre. Anna mangeait, c'était un spectacle aussi banal que sublime. Est-ce une injustice ontologique qui confère à des êtres la capacité de ravir en toutes circonstances ? Je crois que le grande force de séduction d'Anna, c'était son absence totale de volonté de séduire. Elle n'en avait rien à foutre, sa beauté ne l'intéressait pas, le regard des autres glissait sur elle. Elle avait bien d'autres chats à fouetter. J'étais toujours tombé amoureux de femmes inaccessibles, celle-ci parvenait à le rester en étant avec moi.

 

Ce n'est pas très compliqué de briller la nuit. Beaucoup de femmes et mêmes quelques hommes y parviennent. C'est d'ailleurs ce qui rend la nuit intéressante, on a l'impression que tout le monde ou presque a sa chance. Un aveuglement comme un autre, mais on s'accroche à ce qu'on peut pour se rassurer. Tandis que le jour, l'implacable réalité nous ramène à la raison. Comment arriver à ressortir sur un tableau déjà lumineux ?

Au soleil, les gens s'écoulent dans le paysage, fondent comme des glaces oubliées, perdent leur statut d'êtres humains pour se réduire à des flaques d'huile vaguement colorées. Anna était une des rares à résister, à se détacher du fond, à conserver son relief au milieu des lignes tordues par la chaleur. Étrangement, malgré sa volonté de ne pas se faire dévorer, elle ne jurait pas avec le reste. Elle tenait simplement l'univers en respect, dans une lutte silencieuse. Je savais que tout ça n'était qu'un leurre, qu'à tout moment elle pouvait se faire submerger, nos crises d'angoisses partagées l'ayant prouvé à maintes reprises, mais Anna continuait de se battre, parce que transparaître serait revenu à disparaître, donc à mourir.

Dans cette ville à la magie si particulière, elle semblait tout absorber, lumière comme matière, mais à la différence des trous noirs, elle faisait tout rejaillir au décuple.

J'éprouvais une sorte de fierté à me promener aux côtés de cette boule d'énergie qui réorganisait le monde par sa simple présence. Les gens que nous croisions semblaient passer sans dommages, mais ce n'est qu'une fois qu'elle avait disparu de leur champ de vision qu'ils se retournaient, troublés, traumatisés pour certains.
 

On ne se remet jamais vraiment de ce genre de rencontre, particulièrement quand elle est aussi fugace.
 

Si Anna marquait autant les esprits et les rétines qu'elle croisait, c'est sans doute, entre autres, grâce à sa nuque interminable. Sous l'éclairage incendiaire, elle rayonnait comme de l'ivoire. Ce n'était plus un cou, c'était un piédestal, sur lequel reposait un visage qui ferait sûrement gueuler les ayatollahs de la divine proportion, prouvant bien que les artistes de la renaissance n'avaient aucun goût. Le nez d'Anna ne correspondait pas aux canons grecs, étant légèrement aquilin, sans doute le résultat d'un coup dans le pif dans sa jeunesse. Je me suis rendu compte qu'elle partageait ce trait de caractère physique avec Agathe. Inconsciemment, il faut croire que je faisais une fixation sur les femmes au nez cassé.

Elle avait également un œil légèrement plus foncé que l'autre, ce qui le faisait apparaître plus petit, leur alliance n'empêchant absolument pas de tuer quiconque du regard.

Après tout ce temps, je n'arrivais toujours pas à me retenir de scruter chaque partie de son corps, pour me convaincre que l'alchimie générale était plus appréciable qu'une somme d'individualités, comme l'aurait asséné un commentateur de foot aux éléments de langage fatigués.

La conclusion semblait être la suivante : une équation mathématique réussie pouvait donner une image à peu près fiable de la beauté. Mais une légèrement ratée livrait souvent des résultats bien plus étourdissants. C'est d'ailleurs le grand problème des scientifiques. Ils visent à réduire au maximum la marge d'erreur alors que c'est au creux de cette marge que la magie opère. Pas étonnant dès lors que ce soient des gens aussi tristes.

 

En ce temps-là, face à une mer souple, l'avenir du monde se jouait dans une nuque délicieusement esquissée.

  

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