BARRAGES - Chapitres 38 et 39
38.
Suspendue à la décision de Charlotte, je me réchauffais au feu de camp de nos souvenirs.
Comme l'avenir m'angoissait, j'avais décidé de me retourner, au moins quelques temps. Nos premières soirées, nos premières fuites.
C'est étrange les rencontres, c'est peut-être ce qu'il y a de plus miraculeux en ce monde. Ce moment où deux êtres s'accrochent par hasard, découvrent qu'il y a une prise, un accolement.
Je n'avais jamais eu de grande amie, de celles qui plongent pour vous sortir de la gueule d'un alligator, qui (plus probable) vous raccompagnent au bout de la nuit si vous avez peur de rentrer seule, qui sont capables de trouver les mots ou les silences qu'il faut quand il faut.
Le désir est venu plus tard car j'étais en premier lieu obnubilée par ce concept d'amitié que je ne connaissais pas auparavant. Toute à mon exploration, je suis restée aveugle à cette flagrance qui aurait dû me sauter à la figure et qui a finalement mis trois ans à se révéler.
Après ma nuit un peu misérable avec le mec de ma classe, je l'avais appelée en premier, moins dans une volonté de me confier que de retrouver sa compagnie que j'estimais en définitive bien plus appréciable. Pétrie de questions sur la fadeur de ma première fois, elle avait vite relativisé, comme une grande sœur alors que nous avions le même âge :
- Les premières fois, on nous bassine avec, mais tu leur donnes bien l'importance que tu veux. Quand tu les écoutes, personne n'est d'accord : il faudrait qu'on ait mal, il faudrait qu'on soit amoureuses, il faudrait jouir sans réserve, il faudrait que ce soit un cadeau inestimable. Tout ça, c'est du flan. C'est pour venir contrôler ce qu'on fait de notre cul. On emmerde jamais les mecs avec ça. T'inquiète, tu seras vite passée à autre chose.
Dans les faits, je n'avais pas eu d'autre expérience par la suite avant la nuit dans la planque, mais elle avait raison, j'étais vite passée à autre chose : ce gars m'était sorti de la tête comme un numéro qu'on retient seulement le temps de le noter.
Et Charlotte avait commencé à grignoter sa place, poser ses meubles dans ma tête, ranger ses vêtements dans la penderie de mon cœur.
Il n'était plus question de la faire déménager.
39.
La clairière ressemble à un tapis de lutte gréco-romaine. Un cercle quasi parfait au milieu des bois, pour accueillir l'affrontement final. Il est bientôt 14h et je sens le poids de la boite dans mon sac pendu à l'épaule. Je me demande si Julien est en position, mais je ne compte pas plus que ça sur lui.
Idéalement, j'aurai les infos que je veux sans trop galérer, et ensuite je prendrai une décision. S'il y a blocage en face, il faudra que je mette mon plan B à exécution.
Au loin à travers les arbres, je vois une silhouette capuchonnée qui s'avance vers la clairière. Difficile de savoir qui c'est à cette distance, mais ça semble être un homme. Le rythme et la consistance des pas me rappellent la fois où j'en en ai entendu cet hiver, mais je me dis que c'est surtout la proximité du lieu qui me fait faire le lien, plutôt que la nature des pas eux-mêmes.
Je cherche à dégager de la nonchalance, pour ne pas donner à mon adversaire du jour le dessus psychologique. J'aurais peut-être dû boire un truc un peu costaud au Californian Dreamer pour me griser un peu.
Il arrive, sans se presser, se demandant peut-être s'il y a un piège. Et à quelques mètres de moi, il baisse sa capuche.
Fred.
- Tiens, tiens.
- Surprise de me voir ?
- Un peu, je dois avouer. Je ne pensais pas que tu servais de petit personnel pour Laurine et Kylian.
- Je ne vois pas bien ce qu'ils viennent faire là-dedans.
- Ben voyons.
- Tu es venu tout seul ?
- Sans te vexer, je pense que je veux te gérer facilement. Et toi, t'as pas emmené ton clébard ?
- Qui ça ?
- Julien. A défaut d'avoir pu pécho la morte, il se dit qu'il va se rattraper sur la copine éplorée ?
- Fais bien attention à ce que tu dis, tu pourrais le regretter.
- Oh mais je suis terrifié. Vraiment, j'ai pas l'air comme ça, mais je tremble de partout. Au passage, beau numéro de pétage de caisson tout à l'heure, on t'a jamais appris à séparer l’œuvre et l'artiste ?
- A la hache uniquement.
- Bon, allez, j'ai pas toute la journée. File-moi le pognon.
- Non. Je veux des réponses d'abord.
- Et moi je veux niquer la sœur d'Enzo. On n'a pas toujours ce qu'on veut.
Il fait un pas vers moi, je recule de la même distance, comme si on dansait à quatre mètres d'écart.
- Est-ce que c'est toi qui as tué Charlotte ?
- Peut-être. Peut-être pas.
- Ton message était pourtant clair.
- Ce message n'a aucune valeur.
- Pas plus qu'une confession ici. Personne ne peut nous entendre, donc tu ne risques rien. C'est même beaucoup moins dangereux que ce SMS.
- Comme s'il venait de mon téléphone...
- J'en ai rien à foutre, je te dis. Je veux la vérité, c'est tout. Le fric, je m'en tape. Que vous ayez braqué le Californian, c'est pas mon problème.
- Attends, braqué quoi ?
- Ne me prends pas pour une idiote, je sais très bien d'où sort l'argent.
Fred semble sincèrement étonné. Il a l'air de reconsidérer les termes de la rencontre.
- Ok, donc tu es conne à ce point. Parfait, ça veut dire que j'ai pas besoin de m'embarrasser.
Et soudainement, il bondit sur moi. Comme j'avais prévu ce genre de situation, où la discussion s'interromprait avant même qu'elle ait pu réellement commencer, je ne me fais pas avoir. J'esquive d'un pas de côté et je m'élance dans la forêt derrière moi.
Il n'avait sûrement pas dû parier sur une course poursuite, moi je m'y étais résolue. Je m'attendais même à devoir courir devant deux personnes plutôt qu'une. Mon manque de forme physique est compensé par ma connaissance des lieux, je peux ainsi slalomer entre les arbres, m'épargner les buissons, pendant que derrière, il lutte et m'insulte. L'adrénaline et le besoin de réponses décuplent mon endurance, et malgré mon sac qui bringuebale sur mon épaule, je parviens à conserver mon avance. Fred doit se demander à quoi rime ce jeu du chat et à la souris, persuadé qu'il va le gagner sans souci.
Je suis assez d'accord avec lui. Sur la durée, il gagnera.
Ce que je n'avais pas prévu, en revanche, c'est qu'il gagne si vite.
Alors que je m'apprête à fuser entre deux bruyères, il plonge et me plaque comme au rugby. Le surnom que je lui avais donné n'était pas usurpé. Nous nous effondrons dans la terre et les brindilles, je sens son corps sur moi, ses bras qui me ceinturent. Pendant que je bouffe la poussière, j'ai l'impression qu'il hésite entre me contrôler et récupérer le sac à l'arrache pour en terminer là.
Si c'est bien lui qui a tué Charlotte, il n'a pas dû pousser bien fort, car il semble réticent à m'écraser activement le crâne contre le sol.
- Tu vas arrêter de bouger, oui ?
J'essaye de ruer en arrière, de me secouer comme une anguille, tout ce qui pourra lui compliquer la tâche. A quoi doit-on ressembler, empêtrés dans les fourrés en se tapant à moitié dessus ? Est-ce qu'un randonneur croirait à une rencontre rapide entre amants alors que c'est quasiment l'inverse qui se produit ? Fred est agacé, moi j'ai la force du désespoir.
Alors qu'il relâche un tout petit peu sa prise pour essayer d'arracher la lanière du sac, je fais jaillir mon coude en me retournant, droit dans son oreille (j'avais visé le nez). Il lâche un cri, et moi par la même occasion. Il tombe sur le flanc et s'attrape le côté de la tête (pourvu que j'aie cassé quelque chose, au moins esquinté un tympan).
Je me relève si vite que je manque de benner vers l'avant au redémarrage, mais je suis désormais libre de mes mouvements. Lui aussi s'est remis sur pieds, avec un décalage de quelques secondes qui me permet de reprendre de l'avance. Cette fois, c'est ma dernière chance. S'il me rattrape, galvanisé par la honte d'avoir hésité la première fois, il va me démolir.
Mais je vais bientôt arriver là où était mon anamorphose. Là où tout devait se jouer si on partait sur l'option course poursuite.
Je n'ai jamais été aussi concentrée de toute ma vie, je sprinte en comptant mes foulées, en identifiant au passage les végétaux qui me servent de repères. Je sens presque le souffle de Fred dans mon cou. Tant mieux, il faut qu'il soit le plus près possible de moi.
Voilà. Si je ne me trompe pas, c'est maintenant.
Sur une portion apparemment anodine, je saute comme pour éviter un obstacle. Fred n'a pas le temps de faire de même et sa jambe se prend dans la crevasse que nous avons pris soin hier de dissimuler avec des feuilles.
Dans mes désirs les plus fiévreux, où je voyais la situation crayonnée comme un dessin animé, j'imaginais une fracture ouverte à ce moment-là, une cheville pétée en deux, mais la fiction est toujours plus engageante que la réalité. Fred se contente de perdre l'équilibre et de tomber à plat ventre juste après la crevasse.
Je me retourne vers lui, et sans réfléchir, sans avoir préparé ce mouvement à l'avance, comme une évidence, j'envoie valser mon pied dans son visage, je dégage sa tête comme un ballon de plage. Le nez éclate dans un bruit de coquille d’œuf, le sang gicle sur les fougères environnantes. Le hurlement qui retentit n'a rien à voir avec celui après le coup de coude, cette fois je ne l'ai pas raté. Fred attrape son pif dégoulinant, un pied toujours engoncé dans l'anfractuosité.
- Espèce de grosse pute, tu m'as pété le nez !
- Ah oui, tu es sûr ?
- Sale pute.
- Tu te répètes. Et un peu de respect envers la profession, s'il te plaît.
Fred essaye de calmer le flot d'hémoglobine qui lui passe entre les doigts et moi de reprendre mon souffle.
C'est à ce moment-là que Julien débarque, le pantalon couvert de bouts de ronce.
- Tu as vachement bien assuré mes arrières, je te remercie.
- Je vous ai entendu vous battre un peu plus loin, j'ai pensé que tu avais besoin d'aide, mais j'ai pas réussi à vous retrouver.
- On a dû se croiser à peu de choses près. Mais c'est bon, monsieur a l'air plus disposé à se confier.
Voyant qu'il est désormais seul contre nous deux, Fred abandonne. Il est trop occupé avec son nez pour penser à s'enfuir, ou à se rebeller. Il doit aussi regretter d'être venu de façon si inconsciente, sans avoir emmené de complice.
- Bon. Maintenant, je veux tout savoir.
- Tu me rendras le fric, après ?
- Si tu es sage, on verra.
Il crache un mollard ensanglanté à mes pieds, qui signifie sans doute qu'il est d'accord mais qu'il tient à garder sa virilité.
- Est-ce que c'est toi qui a tué Charlotte ?
- Non.
- Est-ce que tu sais qui l'a fait ?
- Non plus.
- Est-ce qu'elle participé au braquage avec vous ?
- Mais putain, pourquoi tu me parles d'un braquage depuis tout à l'heure ? Je savais même pas que y'avait eu un casse au Californian. J'y fous jamais les pieds, ça craint trop là bas.
Je me retiens de l'avoiner une seconde fois, pour avoir mal parlé. Mais je commence à avoir un doute. Me serais-je plantée sur toute la ligne ?
- Il vient d'où, alors, cet argent ?
- De la Psyché.
- De quoi ?
- C'est le nom de la drogue qu'on deale.
Mon cœur vient de débarouler dans les escaliers. C'est quoi ce bordel ?
- Quel rapport avec Charlotte ?
Je crois distinguer un sourire sous les mains poisseuses. Julien, beaucoup trop serviable, lance à Fred un paquet de mouchoirs.
- Tu connaissais vraiment pas ta pote, hein ? Charlotte était une vendeuse. Et une sacrément bonne vendeuse.
Visiblement, il restait quelques marches aux escaliers, les plus douloureuses.
Charlotte, dealeuse de came.
- Ça a commencé quand ?
- A l'automne dernier. Je n'en avais parlé qu'aux mecs et Laurine, mais Charlotte s'est rapprochée d'elle, comme si elle avait senti le truc. Au début, je me suis dit que c'était un hasard, qu'elle essayait de rayonner à côté d'elle pour choper des contacts, que ça n'avait rien à voir avec mes projets. Mais vu que Laurine a été une des premières à tester le matos, j'ai vite psychoté : si les deux devenaient copines, elle aurait tôt fait de la mettre au courant. Et ça n'a pas loupé. Un jour, elle débarque, elle me dit cash qu'elle sait que je prévois de dealer. Je joue au con, je dis que je vois pas de quoi elle veut parler, hors de question qu'elle me dénonce, mais elle m'assure qu'elle est pas là pour ça, qu'elle veut vendre avec moi. Au début, je l'envoie chier, les drama queens j'ai pas confiance, mais elle me convainc : les meufs, ça rassure, pas mal de gens qui n'osent pas consommer franchissent le pas si c'est une nana qui les fournit.
Le manège de Charlotte auprès de Laurine, c'était ça ? Obtenir la confirmation que Fred allait se lancer dans le trafic ? Peu importe désormais.
- Mais la drogue, elle arrivait d'où ?
- Je suis pas une balance.
Je m'agenouille auprès de lui.
- Ecoute-moi bien. Je suis là pour une seule et unique raison : trouver l'assassin de Charlotte. Toutes vos magouilles, je m'en bats les reins, mais j'ai besoin de savoir qui je dois encastrer dans le mur pour avoir ma réponse. A défaut, c'est sur toi que je me défoulerai.
Je ne sais pas si je suis crédible en flic ripoux, mais je me sens capable de m'adapter. Fred semble arriver au même raisonnement.
- C'est Ferrot qui nous la fournit.
Cette fois, c'est Julien qui ne parvient pas à réprimer son étonnement :
- Ferrot ? Notre prof ?
- Exactement. Il se la joue Breaking bad sur son temps libre et il prépare la Psyché.
- Mais c'est quoi cette Psyché, au juste ?
- Je sais pas trop en détail, je suis pas chimiste. Mais il utilise des champignons qui poussent dans le coin.
- Ici, dans cette forêt ?
- Notamment, ouais. C'est pas des psilos, eux je les reconnais, ils poussent dans les bouses de vache, mais ça doit être un peu du même style, parce que les effets ressemblent. Il les cueille, et il les fait sécher dans l'entrepôt où on garde nos toiles. C'est pour ça qu'il interdit qu'on se promène à l'intérieur, si on s'amusait à ouvrir les placards, on trouverait une belle collection... Après, il doit les mélanger avec d'autres trucs, mais je connais pas la recette.
Je repense à la légère odeur de moisissure quand on entrait dans le local, qui me rappelait les sous-bois. Ainsi qu'à...
- J'ai vu Ferrot aller ramasser des champignons.
- Quand ça ?
- A l'automne dernier. Depuis la fenêtre... peu importe.
Hors de question que je lui file des infos sur la planque. Mais il est fort probable que le promeneur au panier en osier, que j'ai aperçu depuis notre bunker de fortune, ne faisait pas que ressembler à Ferrot. C'était lui.
- Et je l'ai aussi surpris quand il est revenu cet hiver dans la clairière. Je n'ai pas fait attention sur le moment, mais les champignons n'étaient plus là.
- Ce devait être sa dernière cueillette. Il m'a dit qu'ils tenaient jusqu'à l'hiver mais qu'après, c'était fini, qu'il faudrait tourner sur les stocks.
- J'ai aussi entendu Charlotte s'engueuler avec Ferrot...
Je commence à réaliser que le puzzle que j'étais fière d'avoir assemblé est complètement faux. Et que chaque élément prend une nouvelle dimension sous cet éclairage différent. Moi qui ai travaillé sur l'anamorphose, j'ai été victime d'une vision déformée tout le long de mon enquête.
- Ça faisait un moment qu'elle gardait plus de fric qu'elle n'aurait dû. Je suis même persuadé qu'elle vendait plus cher que prévu pour se faire une marge plus confortable. Elle se justifiait en disant qu'elle était la meilleure vendeuse, qu'elle avait besoin de plus en ce moment, mais qu'elle accepterait de réduire sa part par la suite. J'ai dit à Ferrot que c'était du bullshit, que c'était pas à elle d'imposer ses conditions, mais je crois qu'il n'avait pas envie de se la mettre à dos. Il fallait qu'on reste discrets au maximum, et la renvoyer aurait nécessité de recruter un autre vendeur, donc une balance potentielle en plus.
- Quand je pense qu'elle m'a dit qu'il lui reprochait son manque d'investissement dans le travail.
- Elle t'a baladée comme elle a baladé tout le monde. L'investissement, on peut pas dire qu'elle en manquait. Dès qu'elle avait un moment de libre, elle vendait. Et je peux te dire qu'un paquet de monde dans l'école en a profité.
- Y compris à la soirée du nouvel an ? C'est pour ça qu'elle m'a plantée pour venir en avance ?
- A ce moment-là, ça faisait pas longtemps qu'on était lancé. Mais on a fait un chiffre de ouf.
- Je me souviens que tu l'as appelée, pendant la soirée.
- Oui, je voulais savoir où elle en était.
Des flashs me parviennent. Les gens complètement extatiques, comme possédés, le ver de terre humain... les flammes sur le mur.
- Laurine m'en a donné.
- Quoi ? Ah oui, elle m'a raconté après.
- Charlotte m'a dit que c'était du LSD.
- Un mytho de plus. Elle devait culpabiliser que la drogue qu'elle vendait ait fini dans ton verre sans que tu le saches.
- C'est donc pour ça que c'était dégueu. C'était pas juste à cause du cocktail.
- Elle a pourri Laurine par messages pendant la nuit, et après elle m'a dit que si on faisait pas plus attention à qui prenait le produit, elle laisserait tout tomber, et tant pis pour le pognon. Je lui ai signalé qu'elle pouvait pas d'un côté vendre à la moitié de l'école et ensuite s'émouvoir que des gens se droguent, que si elle voulait faire dans les bons sentiments, elle pouvait toujours aller distribuer la soupe sur les parkings.
- C'est sûr que toi, les bons sentiments, ça t'étouffe pas.
- Moi je suis pas hypocrite. J'ai besoin de blé, je trouve un moyen. Tu peux pas savoir ce que c'est de vivre dans ce trou. Toi, t'arrives de nulle-part, et tu repartiras ensuite. Moi, depuis que je suis tout petit, on me prépare à devoir me contenter du minimum. Quand t'as même pas de quoi rejoindre Grenoble, tu sais que ça va être la merde. J'ai toujours aimé dessiner, je me suis battu contre mes parents pour continuer, et cette école m'a offert une possibilité pour le prouver. Mais il ne faut pas rêver, ça ne suffira pas. Je dois me mettre à l'abri.
- Je me fiche de tes justifications, il n'y a que Charlotte qui m'intéresse.
- Dès le début, Charlotte est arrivée avec ses conditions, ne pas droguer les gens contre leur gré, être responsables, blablabla, comme si c'était elle la patronne, alors qu'elle voulait juste se donner bonne conscience. D'autant que cette drogue faisait beaucoup de bien aux gens qui en prenaient. Ça améliore tes capacités et...
- Ça te fout une trique d'enfer.
- Pardon ?
- C'est de ça que vous parliez au self, une fois ?
- Je sais plus. Mais oui, pour baiser, c'est royal. Tu devrais essayer, ça te décoincerait un peu.
- Oublie pas que je peux décoincer mon tibia dans ta mâchoire. En tout cas, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Laurine et Kylian, ils ont jamais vendu avec vous ?
- Jamais.
Je me tourne vers Julien.
- Alors elle voulait quoi, Laurine ? Pourquoi Kylian devait l'aider ?
Julien hausse les épaules, visiblement en train d'encaisser notre nullité en tant qu'enquêteurs de fortune. C'est étonnamment Fred qui propose une explication.
- Laurine est tombée complètement accro à la Psyché. Normalement, ça ne crée pas de dépendance, enfin c'est ce que m'a dit Ferrot, mais elle, elle multipliait les doses. Elle s'est mis dans le crâne que ça l'aiderait à remporter le concours pour la fresque de la salle de concert. Ses darons lui ont mis la pression, ils veulent pas qu'elle traîne chez eux trois ans si c'est pour rien foutre. Alors elle se crame en pensant que ça va lui donner du talent.
- Et Kylian ?
- Lui, c'est à Laurine qu'il est accro. Donc il lui passe tout ce qu'elle veut. Jamais vu un mec aussi déter sur une meuf. Depuis la mort de Charlotte, on s'est mis en stand-by sur la came, parce que si les flics se trouvent un cerveau dans une poubelle et qu'ils remontent jusqu'à nous on est morts. Sauf que Laurine, elle veut sa dose. Au début, j'ai dit non, trop risqué. Alors elle a tanné Kylian pour qu'il en récupère auprès de moi. Elle pensait que lui pouvait me faire changer d'avis et me ramener dans le circuit, sous prétexte qu'on est potes depuis gamins. Il m'a fait de la peine à vouloir satisfaire les caprices de sa princesse. Donc j'ai finalement continué le trafic dans le feutré, avec une petite prime de risque.
- Tu veux dire que tu t'es gavé sur le dos d'une toxico en manque.
- Elle est majeure et vaccinée. Je propose un produit, elle dispose. Si tu penses que je suis une merde, tu peux dire la même chose de Charlotte. Et puis c'était aussi pour aider Kylian : je lui ai dit de raconter à Laurine que je n'acceptais d'en vendre qu'à lui. Ainsi, ça lui permettait d'être son sauveur à chaque fois.
- Son sauveur, tu parles, celui qui l'enfonçait en espérant qu'elle lui en soit reconnaissante. Il ne vaut pas mieux que toi.
- Il s'est pris à son propre piège. Laurine le voit désormais uniquement comme un distributeur de croquettes, elle en a plus rien à foutre de lui. Depuis quelques jours, il veut l'aider à se sevrer mais elle continue d'exiger de lui de nouvelles doses, et il n'ose pas fermer le robinet.
Ça explique donc la discussion dans le parc, où Kylian essayait de calmer le jeu. Dire que j'ai pensé qu'ils prévoyaient un nouveau braquage...
- Est-ce que Charlotte t'a dit pourquoi elle avait besoin de vendre ?
- Comme nous tous, non ? Des problèmes de fric. Elle en avait plein le cul d'être à la limite tout le temps, et elle avait pas forcément confiance en un avenir professionnel radieux. Donc si elle pouvait constituer un stock confortable pendant ces trois ans... Charlotte et moi, on était pareils, je te dis. La façon dont tu me regardes, elle le méritait autant.
Pour une fois, rien que je ne soupçonne pas déjà. J'avais juste négligé l'ampleur du malaise. Elle ne voulait pas rester tributaire des chèques de son père (il reste possible que les billets pour San Francisco aient été achetés grâce à lui, même si ça ne change pas grand chose pour le reste), ni du train de vie modeste de sa mère. Je comprends également Fred, enfin maître de quelque chose, pouvant envisager la suite plus sereinement. La légalité devient un concept bien poussiéreux quand elle n'offre aucune certitude pour débloquer son existence. Cette peur de devenir rien du tout, de disparaître dans le cafard des figures anonymes, qui traînent leur vie comme un long manteau lesté de regrets.
- Ça ne nous dit pas pourquoi elle est morte.
- Je te jure que c'est pas moi. J'avais aucun intérêt à ce qu'elle y passe.
- Si, récupérer l'argent qu'elle avait mis de côté.
- Je prendrais pas le risque de buter quelqu'un pour trois ou quatre mille balles. Je suis pas un putain d'assassin.
- Par contre, une fois qu'elle est morte, en bon charognard que tu es...
- Ça s'appelle du pragmatisme.
- C'est ça.
- Il m'a fallu un peu de temps pour savoir où elle habitait, c'est Ferrot qui a fini par accepter de me rencarder, il a les coordonnées des élèves. Je voulais pas seulement récupérer l'argent, mais aussi la drogue qu'elle n'avait pas eu le temps d'écouler, qui valait sans doute autant. Je me suis introduit chez elle, j'ai récupéré la came, mais y'avait pas de trace du fric, elle devait le garder ailleurs. J'ai foutu le bordel pour que ça ressemble à un vrai cambriolage et je me suis taillé.
- Dans ce cas, t'aurais mieux fait de piquer l'ordinateur.-
- J'ai pas réfléchi à ça.
- T'as pas réfléchi à grand chose...
- J'aurais rien pu foutre d'un ordi déjà utilisé, je voulais pas m'encombrer, j'étais déjà bien assez content d'avoir mis la main sur la psyché.
- Comment ça se fait que je ne l'ai pas vue ? Je suis allé dans sa chambre, avant que tu ne la cambrioles, j'ai rien trouvé.
- Sûrement parce que tu cherchais rien. Elle était dans son sac. Elle gardait les doses dans une grosse boîte de chewing-gum.
Putain. J'ai vu cette boîte après la nuit du nouvel an. Mais ma priorité était de gérer ma gueule de bois. Encore un truc qui était sous mon nez et que j'ai raté. Je peux bien me foutre de Fred.
- Au fil des jours, je me suis dit que vu que vous traîniez toujours ensemble, tu savais peut-être quelque chose sur un coin où elle aurait pu planquer les billets. Les flics ne venaient toujours pas nous embarquer, donc j'ai supposé que tu leur avais rien bavé, et j'ai tenté le coup avec mon message. T'as mordu à l'hameçon direct.
- Tu oublies de mentionner le merdier que tu as mis dans ma chambre.
- Ta chambre ? Ah non, ça, c'est pas moi.
J'échange un regard avec Julien, qui fronce les sourcils sous l'incompréhension.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je te promets. Je vois pas pourquoi j'irais t'avouer le reste, mais que je mentirais sur ça. J'étais pas au courant qu'on avait retourné ta chambre, je sais même pas laquelle c'est.
- Tu as parlé à Kylian de ton projet pour récupérer le fric ?
- Je l'ai évoqué mais je pense pas qu'il m'ait pris au sérieux. Lui, il aurait préféré que tout s'arrête, son seul but, c'était d'aider Laurine à sortir de la came.
Un peu léger pour considérer que c'est lui qui est venu, même si Julien l'a croisé dans le coin un peu avant.
- Si vous voulez mon avis, Charlotte s'est foutue en l'air. Elle a trop tiré sur la corde, et elle a pas assumé d'avoir pollué tout le campus avec la Psyché.
- Je veux pas ton avis.
Mais pour la première fois depuis très longtemps, l'hypothèse d'un suicide revient pointer le bout de son nez. Je me suis tellement gourée quant à l'origine de l'argent, je peux tout aussi bien être à côté de la plaque concernant sa mort tout court.
Ce que j'avais imaginé comme le face à face final tourne en eau de boudin.
- Dernière chose. Le tableau de merde, tout à l'heure, c'était une idée à toi ?
- J'ai soufflé l'idée à Ferrot, le but était de te faire péter un câble, ça a pas trop mal marché.
- Vous êtes deux immenses salopards.
Fred ne semble pas savoir s'il a le droit de se relever. Le flux s'est arrêté mais son pif a doublé de volume. C'est le moins qu'il mérite.
- Bon, je t'ai dit ce que tu voulais, tu peux me rendre le pognon, maintenant ?
- Il ne t'appartient pas.
- A toi non plus.
J'ai plein d'idées sur qui seraient des meilleurs destinataires : Maria, tout d'abord. Olivia et Chayton, ensuite, pour compenser le braquage, même si les deux affaires n'ont rien à voir.
Mais aucun ne désirerait récupérer de l'argent aussi sale, je risquerais surtout de les mettre dans la merde.
Je tire la boite de mon sac et je l'ouvre avec la petite clé argentée. J'attrape la liasse et je balance tout autour de moi, comme lors de ces happenings où des marques inondent une place de produits gratuits pour se faire de la pub. Les billets retombent en pluie de feuilles mortes, traces sombres de la carrière écourtée de Charlotte.
- Tu peux t'étouffer avec. Viens, Julien, on se casse.
Mon pantalon est maculé d'humus, j'ai des courbatures dues à la chute, mais ce n'est rien à côté de mon soudain découragement. Nous laissons Fred à sa cueillette et nous quittons la forêt, sans n'avoir désormais plus aucune direction. Toutes celles et ceux qui ont gravité autour de la drogue avaient finalement plus intérêt à ce que Charlotte reste en vie. On ne peut pas exclure une embrouille qui tourne mal, par exemple Laurine, trop en manque, qui pousse Charlotte dans un accès de rage ? Ferrot, inquiet à l'idée qu'elle quitte le trafic et raconte tout, voulant assurer ses arrières ? Kylian, voulant absolument se procurer une dose pour Laurine, alors qu'au printemps, par manque de champignons, la drogue se faisait plus rare ?
Trois possibilités, qui ont chacune leur attrait et leurs limites. Mais pas plus d'indices qui feraient pencher la balance dans un sens ou dans l'autre. A part aller les coller contre un mur et exiger des infos (ils se contenteraient de me rire à la figure), je ne sais pas quoi faire. Je ne peux pas casser le nez de tout le monde.
Julien apparaît tout aussi désarçonné. Au départ réticent à l'idée de jouer avec le feu, il s'était sans doute convaincu que cette fois, on aurait nos réponses.
- Je voulais te dire, je suis désolé pour tout à l'heure.
De quoi il me parle ?
- Je devais être là pour te protéger et j'ai pas assuré, t'as dû te débrouiller toute seule.
J'ai pas le temps pour gérer les égos mal placés de mâles rincés.
- C'est pas grave, l'essentiel est qu'on ait eu des infos. Le seul qui finit avec un bourre-pif, c'est Fred, donc on s'en sort bien.
- C'est juste que j'ai l'impression que ça se répète, j'ai pas pu aider Charlotte, et maintenant, je suis inutile avec toi.
- T'es sérieux là ? T'as révisé pour arriver à sortir un truc aussi hors-sujet ? C'est quoi le putain de rapport ? Personne a pu aider Charlotte, on a tous été aussi aveugles que si on avait passé des mois la tête dans une bassine de ciment, et faut que tu le ramènes à toi ? On est pas des vases communicants, c'est pas en me filant un coup de main que tu « rattraperas » quelque chose vis-à-vis d'elle.
Il reste silencieux et je préfère ça, parce que je serais capable de lui en coller une.
- Je vais aller voir Ferrot. C'est le seul sur qui je peux avoir un impact en menaçant de tout déballer. C'est un lâche, il préférera parler plutôt que jouer au con. Et j'ai un petit compte à régler pour cette histoire de tableau.
- D'accord.
- Je vais y aller seule.
- Je comprends.
On finit par arriver au bout de la forêt, par le côté qui mène directement à B. On se sépare sans un mot, Julien ruminant sa culpabilité.
Vu l'heure, j'ai encore le temps d'accrocher Ferrot à la fin de son dernier cours.