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BARRAGES - Chapitres 24 et 25

17 Février 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication.

 

 

24.

 

Mes parents ont tenu à ce que je rentre chez eux pour Noël, pour la raison assez évidente que je ne les avais pas vus depuis l'été. Je leur ai concédé ce retour à condition d'être à B. pour le nouvel an. Laurine organisait une grosse fête chez elle, et je ne ratais jamais une fête avec Charlotte, quand bien même il faudrait, là, se fader tous les autres.

 

En arrivant à Saint-Étienne, j'ai eu l'impression de remonter le temps, pas seulement parce que je revenais dans ma maison d'enfance, mais parce que ç'avait été aussi le lieu de ma rencontre avec Charlotte, de nos premières années d'errance. Depuis, tout avait changé, ou presque, et notre nuit ensemble n'était qu'un élément parmi d'autres.

 

Revenir chez ses parents, revenir chez soi, c'est réaliser qu'aussi familiers que nous soient les lieux (ça reste l'endroit que l'on a le plus fréquenté dans sa vie), ils ne nous appartiennent plus. Nos automatismes sont conservés, on pourrait s'y repérer dans le noir complet, chaque bibelot est resté à la même place, mais on a la sensation d'avoir...continué. On se retrouve en transit entre cette maison qui n'est plus tout à fait la nôtre et notre appartement qu'on investira jamais vraiment (avant d'en changer).

 

Et là, en plus, il y avait la question Charlotte. Celle de mon homosexualité (car il était temps que je reconnaisse ce terme et le fasse mien, plutôt que l'invisibiliser en multipliant les détours sémantiques), dont je n'arrivais pas à savoir si je ressentais le besoin de l'aborder, ou si c'était au contraire la seule chose importante pour moi depuis quelques mois.

 

On ne savait pas trop échanger avec mes parents, mais est-ce qu'il existait des enfants qui avaient cette capacité ? Qui après des mois hors du foyer pouvaient revenir faire un bilan intime détaillé ?

 

J'ai vite senti que ma mère essayait de déblayer le terrain, d'arracher la forêt de ronces que j'avais laissé pousser autour de moi afin de ne pas être obligée de me livrer. Des interrogations un peu orientées, qui partaient de généralités pour soudainement se focaliser sur un axe (tu t'es fait des amis sur place ? Il en a que tu vois plus que d'autres ? Ça va toujours avec Charlotte ?). Mon père, lui, adoptait la technique inverse, laisser venir. Si j'avais quelque chose à dire, je le dirais. Dans l'intervalle, on s'adonnait à des choses très concrètes, cuisiner, écouter de la musique, faire famille comme la période l'imposait. C'était une impasse, bien sûr : sans qu'ils n'en soient le moins du monde responsables, ce n'était pas d'eux dont j'avais besoin. Et sans que je n'arrive à y faire grand chose, ils récupéraient une fille absente, dont l'esprit était resté à cent-cinquante kilomètres de là.

 

Les jours ont passé, malgré tout, dans une relative bonne humeur. J'essayais de ne pas trop attendre de messages de la part de Charlotte : le téléphone portable a été inventé pour que les amoureux transis puissent décoller de leur canapé tout en continuant d'espérer recevoir des nouvelles. Et aussi de ne pas l'imaginer passer tout son temps avec Julien maintenant que je n'étais plus là. Surtout, qu'elle ne réalise pas que notre rapprochement était une impasse. Qu'elle ne dise pas : cette fois, c'est bon, il est temps de passer à autre chose.

 

Certains soirs, quand j'étais sur le balcon et que le soleil passait derrière les terrils, c'était plus dur.

L'odeur caractéristique de la nuit, mêlée à celle de la neige, même si rien n'était encore tombé.

C'est à cette heure que le manque de Charlotte se faisait le plus fort. Comme les deuils qui sont plus lourds à porter aux anniversaires.

Chaque crépuscule semblait consacrer les souvenirs de nos souffles accordés.

Un long soupir, un poids dans la poitrine, mon organisme s'exprimait comme il pouvait.

 

La vielle du retour, j'ai bu un thé avec ma mère, chacune enroulée dans un plaid sur le balcon, pendant que mon père préparait à manger. C'était mon dernier espace disponible pour me confier, pour initier une ouverture. J'ai répété quelques bouts de phrase dans ma tête, incapable d'en formuler une complète.

 

Et la nuit est tombée sur nos corps silencieux.

 

En rentrant à B., j'avais encore plus peur qu'en en partant. Je savais à peu près ce que j'avais quitté, moins ce que je retrouverais. Quand le bus m'a déposé en ville, cela faisait deux jours que Charlotte ne m'avait pas répondu.

 

J'ai traîné difficilement ma valise jusqu'à ma chambre, espérant que ce silence s'achève vite.

Pour le meilleur ou pour le pire.

 

 

 

25.

 

- Ferrot a dit quelque chose ?

 

Julien tire sur sa clope avant de répondre.

 

- Non, il a fait comme si rien ne s'était passé.

- Une constante chez lui.

- En même temps, quand tu deviens prof, tu signes pas pour ça.

- Avoir un minimum de tact et de décence, c'est censé être une compétence de base, quel que soit le boulot. Mais peu importe, au final, il m'a aidé sans le savoir.

 

Je lui raconte la discussion enflammée que j'ai surprise, puis mon excursion au Californian Dreamer, faisant l'impasse sur mon évanouissement.

 

- Tu as fait le lien avec le braquage juste sur la base de cette discussion ?

- Kylian a parlé de novembre, c'est un peu la seule chose marquante qui s'est passée à B. à ce moment-là, en tout cas la seule chose qui pourrait intéresser les flics.

- Tu penses que Kylian et Laurine étaient sous des cagoules ?

- Possible, avec l'aide d'un autre, sans doute Fred, ou Enzo. Ils étaient trois.

- Et que viendrait faire Charlotte là-dedans ? Elle ne traînait pas avec la bande.

- Elle s'était rapprochée de Laurine, elle a peut-être eu vent de leurs projets par ce biais. Si ça se trouve, ils n'avaient pas prévu d'attaquer le Californian en particulier, et c'est elle qui leur a donné l'idée.

- Risqué, non ? Quitte à se lancer dans le banditisme, pourquoi choisir un lieu où elle passait trois soirs par semaine ?

- Peut-être justement parce qu'elle connaissait bien les lieux, elle avait dû voir qu'il n'y avait pas de système de sécurité développé. Ses connaissances lui auraient permis de trouver une place dans le braquage, malgré ses inimitiés avec les rugbymen. A partir de là, elle pouvait très bien rester dans la voiture dehors, Olivia ne se serait rendu compte de rien.

- Mouais.

 

C'est bancal mais je n'ai rien de mieux à proposer.

 

- Tu as passé du temps avec Charlotte pendant la période de Noël ?

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Moi, j'étais rentrée en famille, donc si elle a eu un comportement suspect après le braquage, je n'ai pas pu le remarquer. D'autant qu'elle me parlait beaucoup moins.

- On s'est vus, oui. Mais elle n'était pas souvent dispo.

 

Je sens la frustration dans ses mots. Il s'était sans doute imaginé qu'une fois partie, il aurait le champ libre. Mais ça ne s'était pas passé comme prévu.

 

- J'ai mis ça sur le compte du concours pour la salle de concert. Je n'ai pas trop insisté.

- Tu l'as vu traîner avec Laurine ou Kylian ?

- Une fois à l'atelier, sinon que dalle. Mais je l'ai peu vue tout court, donc c'est pas très représentatif.

- C'est sûr.

 

Je commence à m'imaginer des réunions secrètes dans des grottes ou au fond de la forêt. Charlotte qui reçoit mes messages avant de ranger son téléphone dans sa poche arrière, puis qui sépare des liasses de billets sur une caisse retournée, devant une Laurine et un Kylian surexcités.

 

Beaucoup de choses sonnent faux, mais je suis ouverte à tout. Il va falloir que j'étudie sous cette éventualité les semaines qui ont suivi, même si ma mémoire est lacunaire.

 

- Tiens, quand on parle des loups.

 

Julien fait un geste discret avec sa cigarette pour me dire de regarder à ma gauche. Kylian et Laurine descendent les escaliers de l'école en vitesse. Je me demande s'ils vont rejoindre leur chêne pour continuer leurs magouilles de l'autre fois, mais dans la mesure où cette fois on est plantés comme des navets au milieu du parc, je doute qu'ils s'y risquent.

 

Ils montent dans la voiture de Laurine et déguerpissent. Quelque chose me frappe.

 

- Attends, elle a pas changé de bagnole ?

- Qu'est-ce que tu en sais ? Perso, c'est la première fois que je la vois venir au bahut en caisse.

- Je suis allée chez elle pour la soirée du nouvel an, c'était pas cette voiture qui était garée devant.

- C'était peut-être la voiture de ses parents, et là, c'est la sienne.

- Ou alors elle s'est fait un petit plaisir avec une rentrée inopinée d'argent.

- Bah oui, c'est une bonne idée ça. Tu viens de braquer un resto, t'as des flics sur les dents, tu commences à paniquer au point de menacer ton complice, et pour faire baisser la tension, tu débarques avec des liasses de biffetons chez le premier garagiste pour investir dans un intérieur cuir. Avec un plan pareil, tu penses pas qu'elle se serait fait gauler bien plus tôt ?

- J'en sais rien, je cherche.

- Tu veux mon avis ?

- Je t'en prie.

- Laurine est une bourgeoise. Elle a dû demander une bagnole pour son anniv' et elle l'a eue, voilà, fin de l'histoire.

- Hum.

 

Je suis un peu vexée parce que ça reste le plus cohérent. D'ailleurs, ce qui me chiffonne de façon assez sérieuse : pourquoi Laurine, petite fille de riche, irait prendre le risque de dévaliser un diner, alors qu'elle touche sûrement plus en argent de poche ? J'en fais part à Julien.

 

- Faut pas oublier qu'elle est à B., comme nous. Si elle était si blindée que ça, tu penses qu'elle serait revenue habiter ici et profiter d'une école gratuite au milieu de l'Isère ? Peut-être que pour la voiture, c'est gérable, mais que les parents réduisent la voilure sur le reste.

- Donc dégoûtée de devoir uniquement dépendre de ses géniteurs qui décident quelle dépense est essentielle ou non, elle aurait trouvé une seconde voie d'approvisionnement ?

- Relativement improbable, mais possible. On peut continuer comme ça jusqu'à Noël, ça reste des conjectures qui ne nous avancent pas à grand chose.

- Laurine a demandé à Kylian de l'aider. C'est peut-être pour un nouveau braquage ?

 

Julien ne répond pas, il regarde dans le vague en me laissant patauger.

 

- Julien ?

- Non, j'étais en train de me demander... pourquoi Laurine a répondu « c'est ce que tu dis à chaque fois » quand Kylian lui a dit que c'était la dernière fois ?

- Hein ?

- S'ils avaient juste braqué le Californian Dreamer, Kylian n'aurait pas aidé Laurine « à chaque fois », il l'aurait aidé...bah...une fois. Vu leur conversation, ça laisse penser qu'il redoute la fois de trop, donc qu'ils ont un sacré précédent.

- Ils auraient continué après ?

- Oui. Ou alors le Californian est le dernier de la liste et ils se sont gavés avant.

- Oublie pas qu'il a parlé de novembre, ça semble être le début de leurs histoires. Mais s'ils avaient continué, on en aurait entendu parler, non ? B., c'est pas bien grand.

- Ils ont pu tourner dans la région. Tu penses que si à M. ils piquent la caisse d'une station service, on va placarder l'info en gros sur nos murs ?

- Dans ce cas, il faut qu'on se renseigne, qu'on épluche la presse locale pour voir s'il y a un motif qui se répète.

- Les flics doivent être au courant depuis un moment.

- Oui, et ? Tu veux qu'on fasse quoi ? Qu'on aille les voir en disant « oui bonjour on voudrait savoir si vous avez enquêté sur la potentielle vague de braquages de ces derniers mois, parce qu'on a peut-être trouvé deux responsables, voire plus mais l'une d'entre eux a été jetée d'un pont, vous en pensez quoi ? »

- Il y a peut-être moyen d'aborder la chose de manière un peu plus subtile. Je t'ai vu discuter avec la blonde, à l'incinération, tu as l'air de l'avoir dans ta poche.

- Tu parles. Je me suis vénère les deux fois qu'on s'est vues. Non, on gère ça sans la police.

 

Intérieurement, je me dis aussi : si je tombe au passage sur le meurtrier de Charlotte, je veux m'en charger moi-même. Tout en refusant de définir dans les détails ce qu'implique « s'en charger ».

 

Julien se tape sur les genoux comme un entraîneur de foot.

 

- Eh bien on est bons pour fouiller les archives.

 

Faire quelque chose, plutôt que rien. C'est le peu qui nous reste.

 

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