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Hors-champ (58) : Le Bar (3)

31 Janvier 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ, #lieux

Les 5 hors-champs à venir  (de 56 à 60) peuvent être lus indépendamment mais participent de la même histoire et traitent tous de notre lien aux lieux.

 

 

Hors-champ (58) : Le Bar (3)

 

On s'était tous retrouvés dans ce bar, comme aiguillés par une boussole qui ne pointerait que l'alcool.

 

Le temps n'avait pas eu d'effet sur lui, ses boiseries et ses néons rappelaient une époque révolue pour ceux qui ne voulaient plus y croire. On y croyait, ou alors on faisait semblant, c'était suffisant.

 

On retrouvait nos places naturellement, un fauteuil en cuir pour l'une, un tabouret branlant pour l'autre, certains restaient accoudés au comptoir dans une illusion d'équilibre.

 

La vérité, c'est que plus personne ne tenait droit.

 

Ce bar avait été le témoin de toutes les étapes de nos vies, ce qui prouvait qu'on n'avait jamais vraiment bougé. Anaïs s'y était mariée, quelques minutes après la mairie, elle était déjà là en robe blanche et bottes à clous pour noyer la grande peur que lui inspirait cet engagement un peu absurde. Olivia avait réussi toute la soirée à faire illusion, voir Anaïs construire sa vie ailleurs qu'avec elle devait lui retourner le bide, mais elle s'était accrochée à son verre, parce que parfois, on ne peut en vouloir à personne. Quelques jours après, elle était partie dans sa maison de famille, pour faire le point, paraît-il. Elle avait cru un temps que cette retraite la sauverait, mais elle en était rentrée encore plus énervée, et elle avait immédiatement repris sa place dans le bar avec la bande.

 

Moi-même, à mon retour d'Italie, accablé par mon pèlerinage ridicule pour raviver le souvenir de Giulia, rencontrée, aimée, et perdue là-bas deux ans plus tôt, je n'avais pas eu d'autre idée que de venir tirer un bilan ici.

 

Qu'est-ce qui nous maintenait accrochés, malgré les années et les choix d'existence ? Était-ce la musique, indifférente aux variations de modes, la qualité des cocktails, qui allégeait l'âme de ceux qui s'y perdaient ? L'odeur de bois et de bière ?

 

C'est probablement Octave qui aurait pu le mieux répondre à cette question. Il semblait habiter là, toujours à la même place au bout du zinc, à débattre de tout, de rien, à enquiller les boissons avec une régularité d'ouvrier en usine.

C'était un peu notre caution : tant que nous buvions moins que lui, nous n'avions pas à nous inquiéter de notre consommation. Un excuse d'ado, des œillères soudées pour ne pas grandir, rester désinvoltes pour ne pas voir nos espoirs se réduire, nos corps s'affaisser, nos défaites s'accumuler.

 

Manon me disait que c'était le seul endroit où on ne lui faisait pas ressentir sa condition de déchet. Qu'ici au moins, on lui foutait la paix. Contrairement à nous, elle avait bien conscience de ses lacunes une fois à l'extérieur, ou du moins de son incapacité à correspondre à ce qu'on pouvait attendre d'elle. Mais à l'abri et en notre compagnie, sans les remarques des DRH de la vie qu'elle se coltinait au quotidien dans sa famille et au boulot, elle redevenait grande, elle redevenait fière.

Ce bar était magique, d'une certaine manière, sans qu'on ne sût très bien d'où lui venait cette magie.

Aujourd'hui, nous aurions bien aimé demander à Octave ce qu'il en pensait.

 

Mais aujourd'hui, et pour la première fois, le siège d'Octave était vide, et rien n'aurait pu nous imposer une telle représentation de l'absence que ce tabouret abandonné dans un coin.

 

 

 

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