Chroniques du Corona - Jour 1
Chroniques du Corona - Jour 1
Ce matin, nous sommes en guerre.
Nous attendions tous, nous nous y étions résignés, on pourrait même dire qu'on s'y préparait avec impatience tant la situation l'exigeait. Cette fois, c'est bon, la fête est finie. Les apéros en terrasse, les réunions en open space, les parties de foot en bas de l'immeuble.
Nous sommes en guerre contre personne, pour protéger tout le monde. Petit à petit, les rues déjà bien clairsemées vont se vider, les sorties se limiter au strict nécessaire, même s'il est bien difficile de déterminer ce qui est nécessaire dans un monde habitué à produire de l'inutile en le présentant comme essentiel.
On a souvent parlé d'ennemi invisible pour désigner la radioactivité. A Tchernobyl, les liquidateurs étaient en guerre contre cet ennemi invisible, qui vous tue sans avoir besoin de vous mettre un pistolet sur la tempe. C'était une guerre qui a été gagnée en perdant beaucoup. Aujourd'hui, nous avons la possibilité de gagner sans perdre autant.
Car c'est la première guerre qui demande, pour la plupart d'entre nous, de ne rien faire.
Sinon d'affronter l'étrange solitude, ou la cohabitation réduite étouffante. De ne pas bouger, de ne pas répondre à l'appel du dehors et des corps.
Drôle d'état de siège qui s'annonce, alors qu'aucune catapulte ne s'érige face à nos fenêtres.
C'est une guerre sans gloire, sans actes héroïques – sinon ceux qui s'accumulent dans les salles de réanimation, où personne ne nous verra prendre notre mal en patience. Les survivalistes qui rêvaient de l'effondrement du monde pour aller chasser des écureuils en forêt se retrouvent simplement à manger des coquillettes jambon dans leur T2 à Mantes la Jolie.
Drôle de banalité de l'urgence. L'ennemi invisible rend la résistance tout aussi invisible. Dans les hôpitaux, c'est une lutte permanente, destinée à devenir insoutenable, mais ici, c'est le calme plat.
Le début d'une longue torpeur, d'une hibernation sans sommeil, d'un recroquevillement inévitable.
Beaucoup ont fui la capitale, étudiants terrifiés par l'exiguïté de leur chambre Crous, bourgeois rappelés à la nature par leur résidence secondaire, tous réalisant que Paris, sans sa foule, n'est qu'un miroir à angoisse.
Je le sais, très vite, mon combat se soustraira aux enjeux de l'extérieur. Très vite, c'est le tête à tête avec moi qui posera le plus de problèmes.
Je ne crains pas l'enfermement physique, j'ai une expérience assez développée et volontaire de l'isolement, mais je doute de ma capacité à tromper l'ennui qui me ramène au vide.
Drôle de retour sur soi forcé. Dont les dégâts seront eux aussi invisibles.
Comme l'atome radioactif ronge lentement les corps qu'il rencontre jusqu'à les vider de leur substance.
Nous sommes en guerre, et arrivera un moment où je serai mon propre ennemi.