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Hors champ (18) : Dans l'enfer des ricanements.

26 Janvier 2014 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ

 

Dans l'enfer des ricanements

 

 

Tout avait commencé avec un ricanement. Tout commence toujours avec un ricanement. Cette petite manifestation venue du fond de la gorge pour lui signifier qu'elle n'avait rien à faire là, qu'elle entrait dans un club qui n'acceptait pas de membres dans son genre, ou alors sur invitations rémunérées. C'était le ricanement puis le sifflement. La moquerie puis l'appel du bétail. D'ordinaire, elle n'y faisait pas attention, elle changeait de bar au gré des envies, n'en ratait aucun mais les oubliait tous, aussi elle ne faisait partie des habitués nulle part. Une intruse partout.

Les ricanements venaient toujours des hommes, comme si la présence d'un chromosome différent autorisait à se comporter comme une hyène. Ils voulaient prouver qu'ils en avaient, qu'ils savaient tenir leur point d'eau, ou plutôt leur réservoir à bière, et qu'ils ne voulaient pas d'emmerdeuses dans leur pattes. Pas besoin d'aller piétiner leurs plates bandes, il suffisait d'être une femme pour être une emmerdeuse. Catégorisation mathématique. Ici, sur leurs tabourets merdiques, ils tentaient d'oublier qu'ils étaient les dominants pour pouvoir se plaindre de l'existence, de ses joies trop fugaces et de ses peines interminables, et il ne fallait pour cela aucun représentant du sexe opposé pour leur rappeler qu'ils en avaient, des sacrés problèmes, vraiment.

Elle n'avait rien contre eux, tâchait de ne pas résumer l'entièreté de leur espèce aux quelques représentants qui se pochetronnaient à la lueur des appliques. Elle n'avait donc pas vraiment compris pourquoi ce ricanement avec tout bousculé, peut-être était-ce celui de trop, celui où elle ne considérait plus être au dessus de ces choses, celui où il fallait leur rentrer dedans, aux choses, pour ne pas se faire bouffer.

Elle avait rejoint le groupe de responsables pour leur conseiller de la mettre en veilleuse sous peine de manger le bar avec les dents, d'autant qu'il était fortement probable que le bar gagne en cas d'opposition. Ils avaient soudainement troqué l'amusement contre la menace, lui proposant gaiement de se faire passer dessus par l'ensemble du groupe, projet qu'ils prenaient sans doute pour le comble de la faveur. Elle les avait bien mis en garde de ne pas la toucher, ce à quoi ils avaient répondu par un contact totalement volontaire au niveau de son épaule.

Tout avait commencé avec un ricanement, et elle se retrouvait désormais à briser les doigts de celui qui avait aventuré sa main, lui arrachant un cri mélodieux, avant de faire jaillir son poing dans le nez d'un de ses camarades. Elle ne pensait pas faire le poids face à quatre piliers de bar, mais l'effet de surprise et le taux d'alcoolémie lui conféraient un certain nombre d'avantages. Le bruit causé par le cartilage éclaté provoquait en elle une sorte d'extase maladive, il fallait que ça sorte, tout, d'un coup, pour toutes les fois où elle avait dû rentrer en rasant les murs, où elle avait dû boire en silence supportant les regards, où elle avait dû repousser les avances avinées de poivrots avariés. Elle continuait de frapper, partout où elle pouvait les attendre, cassait de la pommette, tapait aux côtes, furie enragée que personne n'osait venir interrompre, sous peine de s'en prendre une par ricochet. Elle avait fini par prendre un revers du dernier gars debout, qui l'avait fait vaciller jusque dans une table, renversant les verres. Ce n'était pas une soirée de foot, aucun hooligan n'était dans les parages, mais le résultat virait au même tragique. L'esprit embrumé, elle avait repris son équilibre avant de foncer tête baissée dans son agresseur, dans un placage de rugby peu réglementaire mais efficace, le clouant au sol. Son poing giclait comme un bras mécanique, régulier, faisait sauter les dents, décorant le sol d'un sang gonflé de salive.

Seul le patron du bar, en la ceinturant par derrière, avait réussi à la calmer suffisamment longtemps pour lui donner la possibilité de voir que les quatre compères étaient tous au tapis. Il lui avait dit de vite foutre le camp, que s'ils se relevaient, elle allait ramasser, qu'il n'appellerait pas les flics et qu'eux n'oseraient pas le faire non plus.

Elle s'était jetée dans la nuit, avait retrouvé l'air rance de l'été qui froissait les poumons. Marcher vite, ne pas se retourner, ne pas y retourner pour finir le travail, calmer le cœur, calmer le corps, essayer de se convaincre que ce n'était pas la solution. Elle avait planté ses mains dans ses poches pour ne pas offrir de sang à la vue des passants qu'elle croisait. Faire profil bas, à nouveau, se taire. Elle avait envie de se disperser, de disparaître en une multitude de cellules offertes au vent, que plus personne n'ait d'emprise, que les regards se perdent au delà d'elle, qu'on ne vienne plus la salir.

Elle était énervée au delà du raisonnable.

Parce que ce soir-là, elle avait compris.

Au prochain ricanement, elle recommencerait.

 

Seveso

 

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