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BARRAGES - Chapitre 1

23 Janvier 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Barrages est un roman écrit en un mois durant le NaNo 2020 (et retravaillé lors des mois qui ont suivi).
Comme il sera publié à un rythme assez élevé, le sommaire du livre avec les dates de publication est disponible ici afin de suivre si jamais vous avez peur de rater des épisodes.

Autre précision : l'histoire alterne entre éléments passés et présents, le présent correspond aux chapitres impairs et le passé aux chapitres pairs.

Bonne lecture.

 

 

1.

 

 

La nuit vient toujours plus tôt qu'on le pense.

 

On a beau se préparer, vivre dans une angoisse permanente car on sait que tout est une perte en puissance, il suffit d'un instant de relâchement pour le payer. Une sortie de virage, une mauvaise décision, un coup du sort, et l'anodin qui précédait apparaît alors comme la plus belle des bénédictions.

 

D'habitude, même l'anodin m'angoisse, je végète dans cet entre-deux où je ne sais ni me satisfaire de ce que j'ai ni prendre mes précautions pour gérer le pire qui s'annonce.

 

Aujourd'hui, pourtant, j'ai des raisons d'être relâchée.

L'appel que j'espérais tant de Charlotte a eu lieu. Celui qui remet les choses dans le bon sens, qui annonce un nouveau départ.

Des semaines à gamberger, à ne plus savoir à quoi me raccrocher, espérant une hibernation express pour que le temps passe sans que j'aie à le subir.

Quand l'horizon est suspendu à une annonce, il ne semble jamais se rapprocher.

 

Au moment du coup de fil, j'étais en forêt, j'ai décidé d'y rester quelques heures de plus, pour savourer la portée de ses quelques mots, rester immergée dans cette sensation de libération, l'ivresse des joies débarrassées de l'appréhension qu'elles portent si souvent comme un sac à l'épaule. Une nuit de Noël en plein jour, où le frisson de l'attente vaut bien le résultat qui se présage. Pour une fois, cette forêt où j'ai passé tant de temps pendant l'année ne s'apparente plus à un lieu de réclusion ou de travail, mais à un havre de reconstruction. Un sas vers l'après. Où Charlotte, enfin, me livrera les explications si désirées.

 

A ce stade, il n'y a rien de fixé : Charlotte est restée évasive au téléphone. Mais je l'ai senti dans sa voix, dans son souffle. Quelque chose s'était débloqué.

 

L'après-midi prend ses quartiers, la lumière change d'angle à travers les arbres, et comme je n'ai rien emmené avec moi – je n'imaginais pas investir autant de temps ici aujourd'hui, la faim commence à se faire sentir.

Je décide de quitter mon décor sylvestre pour rejoindre le Californian Dreamer. Charlotte est censée m'y rejoindre le soir même, c'est là qu'elle doit tout me déballer. Ce ne sera pas la première fois que j'y passe la moitié de la journée, subjuguée par les plats de Chayton et l'activité en salle d'Olivia, n'espérant rien d'autre que me saouler doucement à l’effervescence sinusoïdale de ce lieu si particulier, quand les gins tonic ne se chargent pas d'accélérer la cadence.

 

Je rejoins la route en bordure de forêt, bientôt je serai revenue à B.

 

Depuis ce matin, je n'ai plus peur. Je ne suis plus freinée par rien. Ces derniers mois troubles sont derrière moi.

 

Aussi, quand mon téléphone sonne, je ne m'inquiète pas, pourtant les téléphones n'existent normalement que pour ça : annoncer les mauvaises nouvelles, permettre de lâcher une bombe à distance dont on pourra s'épargner l'onde de choc. Encore marquée par le contre-exemple du matin, ma vigilance s'est relâchée, je ne me dis pas une seconde que c'est un puits sans fond dans lequel je m'apprête à plonger.

 

Alors je décroche, je ne regarde même pas qui m'appelle, je fais ça machinalement, prise dans le mouvement de ma promenade, ça pourrait tout à fait être Charlotte, impatiente de me reparler avant ce soir (quelle confiance faut-il soudainement avoir pour en arriver à cette supposition ?). Je ne sais pas encore que cette petite série de gestes, je vais les revivre, encore et encore. Je ne sais pas encore que cette légèreté tenait du miracle fragile et que je ne la connaîtrai plus jamais.

 

Je ne sais pas encore que je vais être brisée, au moyen de quelques mots étouffés, moulus par le chagrin.

 

Ce n'est pas Charlotte. C'est sa mère. Je crois qu'elle ne m'a jamais téléphoné, je devrais me douter de quelque chose, mais ça résiste, ça se grippe, mon cerveau a décidé de m'accorder d'ultimes secondes de répit.


Ses mots s'emmêlent, ses mots s'embrouillent, on dirait qu'elle passe dans un tunnel alors qu'elle vient de s'y engouffrer pour toujours.

 

Je finis par comprendre, ou au moins entendre : à ce moment-là je ne sais pas combien de temps il me faudra pour comprendre, peut-être que ces choses-là, on n'arrive à les comprendre que bien plus tard, quand on n'espère plus rien.

 

Charlotte est morte.

Charlotte. Est. Morte.

 

Charlotte était là, et elle n'est plus là.

J'avais sa voix dans le micro il y a quelques heures, c'était en fait ses dernières paroles.

 

Je ne la rejoindrai pas ce soir, ni demain, ni plus tard, ni jamais.

 

C'est l'information la plus simple du monde mais je ne percute pas, pas vraiment. Les mots se gravent à l'intérieur de ma tête, mais je n'arrive pas à les lire, comme s'ils étaient écrits dans une langue que j'aurais apprise à une époque et oubliée par la suite.

 

J'ai l'impression que toute la masse de mon corps se resserre en un point central au creux de l'estomac, une bille si dense qu'elle passerait, si on la laissait tomber, à travers le sol et toutes les couches terrestres jusqu'au noyau.

 

Je ne sens déjà plus la main qui tient le téléphone, les pleurs au bout du fil sont des vagues au loin qui se fracassent sur une falaise, je ne pourrais emmagasiner aucun autre détail tant l'élément principal me tamponne, encore et encore.

 

Morte. Un coup. Morte. Un coup. Morte. Un coup.

 

La nouvelle est tombée comme une pluie d'été : impensable la minute d'avant, écrasante celle d'après.

Les vies sont des averses.

 

Est-ce que ça peut être vrai ? Est-ce que ça peut être faux ? Est-ce que ça veut dire quelque chose ?

 

C'est du morse dans mon crâne, mais sans alphabet. Un court, un court, un court, un court, un court. Je comprends que les battements de mon cœur me montent à la tête.

 

Je crois que la mère de Charlotte continue de parler, mais elle est déjà à des kilomètres.

 

Mon téléphone tombe par terre, et je hurle. Un cri que je ne me connais pas, un tremblement de terre, une onde qui me retourne comme un gant. Si comme la lumière, le son était capable de continuer indéfiniment dans l'espace, sûr que je rendrais sourdes les galaxies.

 

Je perds l'équilibre et je m'affale, complètement sortie de moi-même.

 

J'ai décroché,

et maintenant

je décroche.

 

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