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Vers Le Phare (17)

6 Juillet 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 16

 

Vers Le Phare (17)

 

 

Notre note s'alourdit, à l'inverse de nos cerveaux, et nous remplissons à nouveau. Amandine a passé le cap de la découverte, et roule désormais son rocher jusqu'en haut de la colline.

 

- On remonte ?

- Il faut d'abord que j'aille pisser. Autant que j'en profite avant de me retaper l'escalier.

- Je t'attends.

 

Cette petite attention m'émeut, vu que tout commence à m'émouvoir. Je me fraye un chemin jusqu'aux toilettes femmes de l'autre côté du bar. D'habitude, peu m'importe le logo sur la porte, mais à file d'attente équivalente, autant privilégier la cabine où personne ne s'est amusé à tout repeindre d'un jet aléatoire. Les hommes occupent l'espace jusqu'à signer les cuvettes des chiottes, on n'en sort pas.

 

Maintenant que j'ai indiqué à ma vessie que j'ai un endroit où me soulager, elle va se charger de me le rappeler à des intervalles beaucoup trop rapprochés. Si nous passons six mois de notre vie à attendre au feu rouge, combien sont consacrés à courir vider ce qu'on a payé juste avant ? Après Sisyphe, le tonneau des Danaïdes.

 

Sur la porte, des autocollants et des tags donnent un peu de lecture : des associations, des groupes, quelques revendications politiques, de timides tentatives de poésies avortées par l'envie de retourner se murger. Un A + E entouré d'un cœur, faute de tronc d'arbre disponible pour l'y graver. Pourquoi faut-il que ce soit nos initiales ? Quelle probabilité ridicule vient me narguer ici ?

 

Un peu plus haut : « les années ne peuvent pas être bissextiles, à un moment, elles doivent choisir », sans doute une obscure blague que je ne comprends pas. A côté du lavabo : « Vous n'avez pas eu assez peur de Virginia Woolf », « Pays de Galles indépendant ! », et plus loin vers le distributeur de savon, je reconnais les paroles de Dominique A : « rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté ».


Oubliant momentanément Amandine et mon cul vissé sur le trône, je me perds à chercher chaque référence, à imaginer ces femmes sortir un marqueur pour aller noter leur témoignage, profiter non pas d'une chambre à elles, mais d'un petit coin dont la fonction première se trouve dépassée le temps d'une phrase, d'une douleur, d'une colère, ou d'un éclat de rire. Je constate que, pourtant rompue à l'exercice, je ne trouve rien de pertinent à écrire. Je n'arrive rien à exprimer en si peu de mots, l'art du slogan n'est pas le mien. Quand j'aurai échoué à devenir écrivaine ou réalisatrice, je ne pourrai même pas me reconvertir dans la pub.

 

Au lycée, nous faisions souvent des concours d'épitaphes, car quoi de mieux quand on a peur de la mort que d'imaginer la courber en la traitant avec dérision ? Pendant que d'autres enchaînaient les parties de tarot, comblant les longues plages d'ennui de la pause méridienne à grand renfort d'appel au roi, nous nous vautrions dans le cliché de la filière littéraire, carnet ouvert et stylo mâchouillé au coin des lèvres.

Je me souviens encore de quelques-unes des trouvailles de mes compères :

- « victime de l'obsolescence programmée »

- « pour la prochaine apocalypse zombie, n'oubliez pas de m'inviter à dîner »

- « désolé, je vous laisse la vaisselle »

- « mort au volant de la Ferrari achetée avec votre héritage »

- « il m'a sûrement manqué un fruit ou un légume par jour »

- « les morts sont juste des avant-gardistes »

- « Selon toute vraisemblance, je vous ai déjà oubliés, vous pouvez donc faire de même »

 

On rigolait bien, balayant d'un revers de la main, comme on chasse les moucherons les soirs d'été, la mélancolie qui se pointait au hasard d'une phrase un peu plus lourde que les autres. Surtout, ne rien prendre au sérieux. J'étais très mauvaise à ce jeu car je ne trouvais jamais la bonne distance : trop de détachement rendait l'épitaphe inoffensive, tandis qu'un pathos appuyé cassait l'ambiance pour le reste de la séance. Je me contentais donc d'encourager le groupe, lâchant une ou deux inspirations de temps en temps en guise de lest.

 

Peu après le bac, j'ai appris que l'un de mes anciens potes s'était tué en voiture, ratant un virage sur une misérable route de campagne. J'ignore si ses parents ont fouillé dans ses papiers avant les obsèques, jusqu'à découvrir les listes griffonnées au fil des mois précédents. Ont-ils pioché dans ce vivier de phrases écrites « pour de faux » afin de redonner à leur fils une certaine emprise sur l'horrible banalité de son accident, ou au contraire n'y ont-ils vu qu'une douleur supplémentaire, une sorte de doigt d'honneur brandi depuis le néant, voire une prophétie auto-réalisatrice ?

 

La mort ne sert qu'à ceux qui restent, aussi, je me suis convaincue qu'il fallait que j'en tire quelque chose, que je trouve un sens à cette disparition qui ne me concernait aucunement. Ma faculté à engloutir chaque événement pour le recracher comme le ciment de ma propre histoire s'est illustrée de manière criante : ma condition d'écrivaine commençait à s'installer.

 

J'ai réalisé plus tard, même si je n'en ai parlé à personne, que le cinéma faisait office de garde-fou. Je l'avais choisi parce qu'il me forçait à coopérer, à abandonner les rivages rassurants de la production solitaire. Là où l'écriture stimulait ma force centrifuge à m'en donner le tournis, passer derrière la caméra me condamnait à composer avec une équipe, à déconnecter de mon nombril, de ma conviction qu'il n'y a de création que dans l'isolement.

Finalement, le cinéma et l'alcool avaient la même fonction : favoriser la rencontre, tenter la mise en résonance.

 

Cette année de fac n'a été que ça : un éternel va-et-vient entre l'épuisant – mais porteur de promesses – compromis de la sociabilité et l'exploration des questions souterraines, nez-à-nez avec moi. Le trop-plein se substituait au manque, et vice versa, faisant fi du principe des vases communicants, à l'image d'une bouteille fermée qu'on déplace à l'horizontale dans un sens puis l'autre, et dont l'eau, ne sachant plus où donner de la tête, finit par asperger brutalement chaque paroi.

 

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