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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (37) : L'Amour de fendre

Publié le 8 Janvier 2015 par Asoliloque in écriture, hors-champ

 

L'Amour de fendre

 

 

Elle a tiré sur sa cigarette :

 

- Moi, j'aime bien "écrivaine". Ça sonne comme vaine, et puis ça sonne comme veine. Je suis plutôt d'accord avec le fait qu'on écrit plus avec son sang qu'avec son cerveau.

 

Je n'avais rien d'intelligent à dire, alors je me suis contenté d'acquiescer.

 

- Mais c'est peut-être un problème, hein, je veux bien le reconnaître. Quand t'écris avec ton sang, on quitte le rayon du rationnel, alors quand ça veut pas venir, t'as beau insister, chercher le bouton magique, il existe pas le bouton magique, alors tu te hais et tu as envie de mourir. Comme si t'avais plus de sang, justement.

- Quand je vous lis, j'ai pas le sentiment de que vous voulez mourir.

- Pourquoi tu continues à me vouvoyer, on doit avoir le même âge. T'as quel âge ?

- 29 ans.

- J'en ai 28, du coup, carrément, t'es plus âgé, alors pourquoi tu me vouvoies ?

- Vous êtes écrivaine. Je ne suis rien.

- Écrivaine, pas reine d'Angleterre. Je suis pas Virginia Woolf non plus. Et puis même, si tu rencontrais Virginia Woolf dans un bar, je pense pas qu'elle voudrait que tu la vouvoies.

- D'accord. Quand je te lis, j'ai pas le sentiment que tu veux mourir.

- Ah bon ?

- Non.

- Pourtant j'ai l'impression que c'est la solution que je donne à chaque page.

- Si tu considérais que c'était la solution, tu te serais tuée, t'écrirais pas des bouquins.

- Un point pour toi. Tu reprends un truc à boire ? C'est moi qui offre.

- Non, c'est gentil, merci.

- Si tu restes avec moi, tu picoles, je culpabilise trop de boire toute seule.

- Ça me dérange pas.

- Moi, ça me dérange. Tu prends quoi ?

- Comme toi.

- Ça va, t'es conciliant, comme mec. Hé, Patrick ! Tu m'en remets deux, s'il te plait. Mais non, pas les deux pour moi.

 

En la lisant, je l'avais imaginée timide et repliée sur elle, en vérité, elle semblait totalement maîtresse de son environnement, comme si elle était née dans le bar et habitait sur cette banquette. Elle m'impressionnait beaucoup. C'est toujours quelque chose de partager un verre avec une star, sans la séparation symbolique des projecteurs. Et comme toujours, on se demande ce qu'on pourra bien avoir d'utile à raconter, d'autant qu'on n'aura pas d'autre chance, à la fin de notre discussion, cette fille disparaîtrait dans la nuit, et je ne la reverrais plus que derrière la couverture de ses livres.

 

- Tu dois me prendre pour une vieille alcoolo.

- Pourquoi vieille ?

 

Elle a souri, j'ai perdu mon estomac.

 

- Je viens souvent ici.

- Pour y écrire ?

- Certainement pas. Trop de bruit. Trop de gens. Je viens juste emmagasiner. Du bruit et des gens.

- Ça t'arrive souvent que des lecteurs viennent te parler ?

- Non. Je suis pas le genre à me traîner sur les salons. Et je suis pas le genre qu'on invite. Parait que ce que j'écris, ce n'est pas ce dont ont besoin les gens.

- Je pense pas que tous les gens aient besoin de la même chose.

- Je pense au contraire qu'on a tous plus ou moins besoin de la même chose, mais qu'on a chacun des chemins très différents pour y arriver.

- Besoin de quoi ?

 

Elle a levé mes mains en guise d'impuissance, faisant voltiger de la cendre de clope sur la table.

 

- D'exister. Pour quelqu'un, pour soi. De se sentir rayonner dans le grand silence. D'arriver à saisir un écho. Tu sais, j'écris pas pour qu'on se souvienne de moi après ma mort, rien à foutre de ça. J'écris pour qu'aujourd'hui, quelque part, ça fende l'air et vienne attraper quelqu'un afin de le ramener vers moi. Pour qu'on me comprenne et qu'on vienne me dire « je sais pourquoi tu n'avais pas d'autre choix que d'écrire ça à cet instant et peut-être que ça a changé ma vie parce que c'est ça que j'aurais voulu écrire, c'est ça que je voulais gueuler ».

- Du coup, ça te dérange pas si je te parle de tes livres ?

- Il ne faut jamais croire les écrivains qui disent ne pas aimer parler de leur travail. Ils ont juste la trouille qu'on en dise du mal. Pour le reste, ils n'attendent que ça.

 

Trop de choses se bousculaient en moi à ce moment-là. Parler de son œuvre à l'écrivaine que j'admirais le plus, tout en buvant un verre le plus naturellement du monde en sa compagnie, c'était ingérable. J'avais peur de virer lèche-cul, prétentieux, psychologue de comptoir, insultant, de la vexer, ou pire, de tomber amoureux d'elle. D'elle, la vraie, celle au delà des lignes.

 

- Pourquoi tu as dit que mes bouquins laissaient penser que j'avais pas envie de mourir ? C'est une des critiques qu'on m'a le plus adressé. Que je haïssais la vie, que je haïssais les gens, et que j'écrivais des livres déplaisants par dégoût et misanthropie.

 

Elle a bu une gorgée du verre qu'on venait de nous servir, je n'ai pas touché au mien, trop occupé à la regarder. Je n'arrivais pas à déterminer le degré de distance qu'elle parvenait à convoquer vis à vis de ces critiques, si elle était entrain de m'offrir quelque chose qui la travaillait vraiment.

 

- Je ne trouve pas tes livres déplaisants. Les gens qui lisent des livres qu'ils jugent déplaisants sont des imbéciles, des critiques payés pour ça ou des universitaires.

- Tu m'en vois rassurée.

- Je pense que tes livres font mal parce qu'il y a beaucoup trop d'amour dedans, que ce n'est pas filtré, alors ça draine beaucoup de choses sales avec, mais que si tu les enlevais, il resterait rien. C'est un lot tout compris, et moi j'aime bien quand c'est entier.

 

Finalement, j'avais commencé mon verre. Et au fur et à mesure que j'improvisais, je réalisais qu'elle me regardait. Elle m'écoutait. Comme si mon avis pouvait avoir un quelconque intérêt. Comme si je disais à un médecin ce que je pensais des garrots ou des anesthésies générales.

Chaque élément de son visage, chaque parcelle de beauté trouble, concentrée, en éveil, face à ce misérable moi qui bredouillait des banalités.

 

J'étais terrorisé. Terrorisé par tout ce que je me mettais soudainement à espérer, alors que l'heure d'avant je marchais au hasard dans des rues contaminées par l'ennui et l'anonymat.

 

Qu'est-on en droit d'attendre quand les miracles nous invitent à leur table ?

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