Hors-champ (38) : Le Vent sur le vide
Navré pour l'absence, je n'étais pas en mesure de faire autrement. Et ça ne semble pas près de s'améliorer.
Le Vent sur le vide
Des cigarettes et des verres. Encore. On ne varie jamais les outils, ce serait trop d'efforts.
Je pue la désespérance, je pue l'ennui. C'est une maladie de ne pas trouver les personnes capables de vous rendre malade. Une souffrance par le négatif. Je suis juste un creux, une fissure, un trou se fichant pas mal de ce qu'il absorbe. Un tube où passent de la fumée et des fluides.
Je n'ai rien à dire parce que je n'attends rien. Quel est ce moment affreux où l'hypothèse même du changement est avalée par les vagues de l'inertie ?
Je vais mourir parce que je n'ai personne à sauver. Personne qui fasse oublier l'impitoyable non sens global. Il faut bien comprendre que les magiciennes n'usurpent pas leur appellation : elles ont la capacité de courber la vie pour lui faire épouser le mur de l'effroi au lieu de la faire s'écraser contre. Sans le vouloir, juste parce qu'elles apparaissent dans nos vies.
Elles traduisent la peur en désir, l'effondrement en élan.
Je vais mourir parce que je ne trouve plus de magicienne en qui placer mes obsessions. Personne pour s'asseoir nonchalamment sur le couvercle de la boîte de Pandore. Mon drame est de ne plus vivre de drames. Ma malédiction est d'échapper aux malédictions. Je suis condamné à la réalité.
J'étais convaincu qu'on ne pouvait pas vivre de la sorte. Qu'il était impossible de continuer quand aucune raison aux grands yeux ne nous y pousse par le hasard de sa présence.
Et puis l'effarement. On vit quand-même. On découvre le quotidien de machine consciente.
La grande mascarade qu'on suit sans contrepartie. On ne vomit même pas notre impuissance, pas l'énergie, on ne hurle pas, pas l'énergie, on ne se tue pas, pas l'énergie.
Je vais mourir seul dans beaucoup trop longtemps et la mort me reste malgré tout insupportable dans sa possibilité. L'humain est fascinant de nihilisme, alors les cigarettes et les verres, oublier pour boire, serrer quelques épaules, se serrer contre quelques nuques, jamais trop près, parce que ces nuques-là ne me sauveront pas, qu'elles ne sont pas là pour ça et qu'elles font ce qu'elles peuvent. Je ne leur veux pas, elles n'y seraient de toute façon pas parvenues.
On ne sait plus faire que ce qui nécessite le pilotage automatique. On ne bâtit pas de projets, à quoi bon, on laisse passer les heures de ce que certains se plaisent à appeler l'existence parce qu'il y a dedans du travail et des arbres et des gens qui courent et des frigos qui se remplissent et se vident et des papiers et des rires en boucle et des bilans et des trains dans la nuit et des oreillers froissés.
Et l'écriture ? A quoi bon ? Comment la ramener quand il n'y a que ce gouffre de chairs retournées ?
Pourquoi écrire ? Et sur qui ? Et pour qui ? Qui viendra tirer tout ça des ruines ?
On n'écrit que pour tomber amoureux. Ou parce que l'on est tombé amoureux.
Le reste est du vent sur le vide.