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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Fauve, Vieux frères (partie 1) : L'urgence de la sincérité.

Publié le 5 Février 2014 par Asoliloque in écriture, critique, musique, album, fauve, vieux frères

Groupe : Fauve

Album : Vieux frères (partie 1)

Année : 2013

Genre : Variété française

 

Critique : Rares sont les groupes qui remplissent à craquer les salles de concert et les festivals avant même la sortie de leur premier album (Blizzard étant un EP), et qui suscitent autant de réactions antagonistes. Il y a quelques mois, j'avais écrit un article pour répondre aux diverses critiques proférées à l'encontre du groupe (et étant donné que je ne l'ai pas relu, il y aura sans doute du radotage). Je le connaissais peu, je n'étais pas habitué à leurs morceaux, j'aimais bien, malgré les nombreux défauts, et finalement, je me suis mis à aimer beaucoup, pour des raisons qui dépassaient le cadre de la musique. La bande ne m'a pas attendu pour sortir un véritable album, enregistré dans leur coin sur une carte son à deux-cents euros, et ils refusent toujours catégoriquement de signer pour un label au risque de se faire emmerder. Pas mal pour des gens qu'on disait vendus au système, hein ?

 

Vieux frères cristallise ce qu'on avait déjà entendu dans Blizzard, que ce soit dans le fond ou la forme : une musique simple et directe, des paroles déclamées, mitraillées, un profond malaise et beaucoup de rage qui fermente. On a rapidement fait de Fauve l'étendard de la jeunesse, comme si la jeunesse n'était pas protéiforme, soumise à des contradictions, parfois révoltée, parfois soumise, parfois libertaire et parfois bien réac (il y en avait, des jeunes, dans les manifs, récemment...). Fauve n'est pas l'étendard de la jeunesse, mais il pourrait bien se révéler être celui d'une jeunesse, celle qui se sent prise au piège, bouffée dans ses rêves et ses ambitions, refusant le sacro-saint cynisme qui est tellement à la mode aujourd'hui (« perdu pour perdu... ») et de se faire draguer par le populisme rance à droite de l'échiquier.

 

"Tu s'ras dominant, ou noyé, écrasant ou écrasé, carnassier ou dispensable, gagnant ou donnée négligeable
Tu s'ras semblable à tes semblables, comme tout le monde ou dégradable, plus malin ou trou du cul, du tortionnaire au corrompu
Tu s'ras battu et silencieux, ou bien cruel mais victorieux, rigoureux ou inutile, féroce ou détail futile
Tu s'ras c'qu'on t'dit, tu discutes pas, ici-bas c'est comme ça, t'as compris le jeu, ptit merdeux ? C'est la roulette, tu choisis pas"

 

Fauve, conscient de sa position de privilégié, souhaite parler de ceux qui restent sur le bord de la route, qui n'arrivent pas à s'adapter, qui refusent de participer à cette grande kermesse du chacun pour sa peau. Comme le disait Cantat dans la dernière chanson de Noir Désir, « nous, on n'veut pas être des gagnants, mais on acceptera jamais d'être des perdants ». Et c'est là que séduit Fauve : ils sont des gagnants, ils le sont ontologiquement, parce qu'ils sont des hommes (pour la plupart), blancs, parisiens, de famille aisée, élevés dans des lycées privés, ils auraient pu être la réussite telle qu'on la considère aujourd'hui : écraser les faibles, les minorités, les pas productifs, les pas rapides, les pas soumis. Mais les gens de Fauve ont (pour l'instant) refusé le cadeau. Parce qu'ils ont compris qu'on ne leur proposait qu'un simulacre de vie, que le privilège avait un prix : se taire pour le garder, et au besoin, faire taire ceux qui réclament son abolition.

 

C'est tout ce qu'on retrouve de De ceux à Loterie, ce choix de Fauve d'avoir refusé leur position de dominant, car la domination, elle conduit à l'aliénation, à la lâcheté, à l'aigreur, au cynisme, ils ont pris le risque de dire que le bonheur moderne ne les rendait pas heureux. Qu'ils étaient dévorés par des névroses créées par notre société dite post-moderne, par le culte de la rentabilité, de la concurrence, que les codes imposés détruisaient totalement les possibilités relationnelles, jugées elles-aussi à l'aune de l'économie de marché (Jeunesse talking blues, Requin-marteau, Loterie, qui reprennent les thèmes engagés dans Sainte-Anne sur l'EP). Que la beauté et l'amour, là-dedans, ça passait rapidement pour un truc de ringards, de romantiques moyenâgeux. Que la grâce et le sacré, au sens le plus athée du terme, ça rapportait pas de thune donc qu'il fallait éviter de s'en préoccuper.

 

"Performance blues, guerre moderne blues, blues partout, blues tout le temps, séduction blues, mal à l'aise, pas serein, j'sais pas quoi faire, protocoles à la con blues, physique ingrat, peau capricieuse, mais besoin de bras quand-même"

 

Fauve s'attaque également à l'injonction à la virilité, et dit clairement que cette obligation d'être un homme qui en a, sous peine de passer pour un pédé, un faible, ou un planqué, elle traumatise bon nombre de mâles refusant de se référer à ces codes, tout en s'avérant évidemment encore plus dangereuse pour les femmes vu qu'on bâtit des violeurs en puissance. Faire comprendre dans une chanson « je ne veux pas être un homme si être un homme, c'est devoir se comporter de la sorte », est-ce tellement politiquement correct, comme les hipsters le disent ? Il n'y a qu'à voir les polémiques actuelles sur les études de genre qui amènent des bus entiers d'intégristes dans les rues. Pour une fois que l'ennemi tout désigné n'est pas « la Femme », cet être qui castre les hommes avec ses décolletés et qui est très méchante en ne voulant pas coucher quand monsieur le demande (n'est-ce pas Houllebecq, Beigbeder, Zemmour et compagnie?), ça mérite d'être signalé.

 

S'afficher totalement nus, faire le compte des angoisses, des essais, des fautes, des envies tordues, des espoirs impossibles, aller jusqu'au bout dans la sincérité, est absolument nécessaire aujourd'hui, quand dès que quelqu'un aspire à un peu mieux que sa condition, on le traite d'idéaliste bobo. Beaucoup de contradicteurs de Fauve peinent à masquer leur résignation et les font passer pour des ados décérébrés. Aucun de leurs textes, malgré certaines facilités, ne me paraît décérébré. Ni naïf. Il est certes emprunt d'une urgence, qui donne aux chansons un caractère transitoire, éphémère. Un cri pris sur le vif, qui à l'époque d'internet, peut vite sombrer dans l'oubli. Mais même ceci, les membres de Fauve le savent, ils sont très lucides sur ce point : ça durera tant que ça durera, et pendant ce temps, il faudra en dire le maximum, à toutes celles et ceux qui ont envie et besoin d'entendre des choses comme ça. En attendant, apprendre à profiter de l'instant.

 

"J'te revois sur l'herbe au bord du fleuve,
J'revois la forme des nuages, les péages, les routes, les villages.
Et j'nous revois dans le nuit chaude tout à l'heure.
Le vent dans tes cheveux les lampadaires qui défilent en orange.
Et toi qui t'excuses en pleine rue,
Et puis tes larmes et puis tes bras."

 

Bien sûr, la musique est simple, surtout utile pour soutenir le propos, et si pour ma part, j'aime beaucoup ces orchestrations minimalistes, elle peut être soumise légitiment à critiques (même si l'essentiel n'est pas là). Bien sûr que par moments, on a l'impression que c'est trop, que ça déborde. Mais ça fait tellement de bien, un groupe qui ne calcule pas (on me répondra que c'est un argument marketting, comme si toute décision aujourd'hui était forcément argument marketting), qui crache ce qu'il a sur le cœur, en y mettant la forme qu'il peut, qui laisse parfois la parole à d'autres (la «confession» dans Requin-tigre me rappelle Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés, un documentaire sur la souffrance au travail), que je passe facilement par dessus ces défauts qui ne font que renforcer une honnêteté qui sue par tous les pores de leurs productions. Et ce n'est pas Lettre à Zoé (ça me rappelle une autre chanson nommée Zoé, de Luke, il y a quelques années), très belle chanson d'amour (honnêtement, venez la critiquer, en la comparant aux autres chansons d'amour qu'on se bouffe à longueur de journée et qui sont bêtes comme tout, on verra si les textes de Fauve sont du niveau d'un collégien) qui risque de me faire changer d'avis.

 

Placer l'espoir et l'amour au centre, comme deux faces d'une même pièce, comme possibilité d'envoyer chier la misère, l'angoisse, la dépression, l'auto-détestation, la solitude et la peur, comme seul refuge face aux inégalités quand aucune décision n'est prise à grande échelle, Fauve en fait son cheval de bataille. Un cheval boiteux, fragile, infiniment sensible et séduisant. Si une jeunesse se retrouve là-dedans, est inspirée pour produire, rêver, ne pas accepter les seaux de fumier qu'on lui déverse sur la tronche, si les moins jeunes y redécouvrent une ferveur adolescente qu'ils croyaient enfouie, et que la flamme qu'ils pensaient éteinte se rallume doucement, alors Fauve aura fait bien plus que de nombreux groupes qui aiment à se dire émancipateurs.

 

Parce qu'il faut absolument préserver la flamme. Tant que dure la flamme, tant que la foi est préservée, on peut continuer. Et envisager l'avenir autrement que dans le blizzard.

 

"J'crois qu'y a rien de plus fort. J'sais pas comment expliquer ça, ça se voit dans les yeux. Tu te dis "merde, j'ai l'impression de faire quelque chose". Tu vois, et pourtant, c'est pas grand-chose. Pourtant c'est pas grand-chose."

 

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