Journal de Sisyphe (9)
Lundi
Nous marchons dans la rue, au hasard des embranchements, avec pour seul objectif de consacrer notre temps à ne rien foutre. A l'occasion d'une ruelle un peu étroite, une femme en tailleur me frôle, plante son talon entre deux pavés, et prend bien soin de se vautrer joyeusement sur le sol. Alors que je m'arrête pour l'aider à se relever, Anna stoppe mon geste et lance à l'inconnue :
- Ça t'apprendra ! T'as essayé de marcher sur les mains, aussi ?
Elle fait volte face, et vu que je suis faible et influençable, je la suis.
- On s'était pas mis d'accord ? « Je ne mordrai plus en public, même si une femme à talons tombe devant moi »
- Navrée, je manque à tous mes devoirs. Mais t'étais quand-même prêt à la remettre sur pieds comme si de rien n'était.
- Jalouse.
- Va te faire foutre.
Mardi
A quoi peut-on déterminer que l'on connaît une personne ? Est-ce une accumulation de détails maîtrisés à son propos qui permettent de le prétendre ?
Je suis capable d'épeler le nom du village natal de la mère d'Anna (il est russe, donc le challenge est plus corsé), je sais combien de sucres elle met dans son café (Anna, pas sa mère) et qu'elle aime Antonioni, je sais qu'elle ne veut pas vieillir sauf si elle devient Patti Smith, je suis en mesure de voir dans son inclinaison de visage à quel moment je commence à l'ennuyer et que je dois me taire, je connais son expression dans les pires et les meilleurs moments (qui sont souvent resserrés dans le temps), je sais que l'odeur de la vanille la fait saigner du nez et qu'elle s'évanouit dans les transports en commun (nous y reviendrons).
Je sais encore plein d'autres choses.
Et pourtant, il suffit d'un instant. D'un léger voile qui traverse son regard comme un nuage passager assombrit le ciel. Alors, elle redevient une étrangère, une créature sauvage, indomptable et dangereuse, un mystère aux longs cheveux bruns prêt à disparaître dans un battement de paupières.
Mercredi
J'ai appris l'ochlophobie d'Anna à ses dépens, alors que nous nous connaissions depuis quelques jours seulement. A cette époque, j'étais encore un vieux con terrorisé par la solitude (alors que maintenant je suis un vieux con terrorisé à l'idée d'être abandonné), pas encore réellement conscient des bouleversements que cette brune sanguine allait opérer sur mon existence.
Il s'agissait à ce moment-là de rentrer sur le centre ville, et je lui avais proposé de prendre le tram, malgré la foule monstre qui s'était donné le mot pour occuper chacune des rames. Sans doute pour éviter d'avouer une faiblesse, Anna avait assenti sans broncher.
Elle s'était trouvé une petite place contre la vitre, et n'avait plus quitté le dehors des yeux. Pour ma part, c'était sur elle que j'avais bloqué mon regard, parce que le reste du paysage ne pouvait pas vraiment rivaliser.
Quelques minutes avaient suffi. Anna avait soudain été prise de tremblements, sa main avait serré la barre verticale comme si elle voulait la plier, puis elle s'était effondrée, provoquant dans la foulée un concert d'exclamations variées parmi le public.
Dans ces situations, il y a toujours trois types de cons qui entrent en jeu :
- Le bon samaritain du dimanche : persuadé de tout connaître sur les crises d'hypoglycémie, les malaises vagaux et les tentatives de suicide, il sera le premier à dire à tout le monde de s'écarter alors que lui-même se vautrera sur la victime pour l'étouffer de ses conseils approximatifs. Il gueulera « quelqu'un a un sucre ? » alors qu'évidemment, personne ne se promène avec du sucre sur lui pour partir bosser ou aller à la fac. Il terminera son exposé par des remarques pleines d'à propos telles que « laissez-la respirer », au cas où quelqu'un se sentirait pris par l'envie de lui mettre un sac sur la tête. En bonus, il pourra mettre des petites tapes sur les joues en demandant vainement : « est-ce que vous m'entendez ? »
Dans ce cas précis, ce con-là, c'était moi.
- L'arriviste de service, pour qui l'avenir de l'humanité ne saurait le faire diverger de ses objectifs, à savoir rentabiliser le temps qu'il consacre à gagner l'argent lui permettant de dépenser sans compter pendant ses périodes de congé. Le con a jeté un regard agacé à sa montre avant de venir m'engueuler de pas avoir su surveiller Anna correctement. Car une Anna dans le coaltar équivaut à un tram arrêté, donc à un retard au bureau. Et certaines personnes sur cette terre se font une haute opinion du fait d'arriver à l'heure en toutes circonstances. C'est pourquoi il m'a lancé ces mots pleins de poésie : « Tu peux pas déblayer ta morue ? Y'en a qui bossent, ici »
- La troisième catégorie de cons, souvent la plus nombreuse, regroupe tous les individus qui avaient déjà fait une croix sur le caractère potentiellement extraordinaire de leur journée, se retrouvant contredits par l'évanouissement d'une femme dans le tram où ils sont, eux, incroyables spectateurs. Il faut alors immortaliser l'instant, donc les smartphones se matérialisent dans les mains, les clichés sont pris sans se soucier de la discrétion, et ils vont bientôt rejoindre un quelconque réseau social associés à un commentaire du type « je l'ai vue tomber en direct ! » et plein de gens qui aiment.
Dans ce cas précis, la troisième catégorie de cons a eu l'occasion de garder sur la mémoire de son téléphone le poing dans la gueule que j'ai adressé au représentant de la seconde catégorie, avant que je traîne douloureusement Anna à l'extérieur, d'où elle a pu rouvrir les yeux sur le tram qui s'éloignait sans nous.
Depuis, nous privilégions les promenades à pied.
Jeudi
Dans les films, les romans de gare et parfois même dans la vie, les hommes séduisent les femmes au moyen d'une guitare.
La première fois que j'ai vu Anna en jouer, j'ai compris que je n'aurais aucune chance de marquer des points sur ce terrain. A l'inverse, vu qu'elle était capable de chanter par dessus (ce qui est tout de même son occupation favorite), c'est moi qui me suis retrouvé totalement soumis. Est-ce criminel de se constituer volontairement esclave d'un miracle ?
Vendredi
Au journal, Thibaut, un collègue qui s'est mis dans le crâne, à l'occasion d'un verre un peu trop chargé, qu'on était amis, tient à me raconter ses vacances d'hiver. Comme Euclide, il est parti au soleil, parce que sa femme adore, et que vu qu'il tient à la garder, il obéit à chacune de ses lubies. Il se lance alors dans le speech classique du beauf occidental qui redécouvre la nature et les valeurs simples en buvant une caïpirinha au bar du coin financé par contrebandiers locaux.
« Tu vois, on en oublie ce que c'est, de profiter pleinement de chaque instant. La mer, le soleil, ma choute (car non content d'abreuver sa nana d'un surnom digne d'un héroïnomane, il en fait profiter tout le monde), les langoustes... ah, j'ai failli ne jamais revenir ! »
Mais cette anecdote sans intérêt lui permet tout de même de sortir la phrase de la semaine :
« Y'a pas à dire, on était vraiment comme des coqs en plâtre »
Comme le dirait un journaliste consciencieux, « sic ».
Question subsidiaire : cet homme est-il heureux ? Si oui, comment fait-il ?
Samedi
Mon morceau de la semaine est tiré du dernier album de Sera Cahoone. Comme d'habitude, une réussite typiquement folk, mais je dois avouer que j'ai du mal à séparer les différentes chansons tant elles se ressemblent. A écouter d'une traite, en somme. Avec de quoi fumer, de préférence. Et en se disant qu'on se flinguera plus tard.
Dimanche
Les conseillers fitness et autres managers du corps me font bien marrer. Ou plutôt leurs clients, car eux n'aspirent qu'à se faire du fric avec le dernier truc à la mode, ce qui les rend foncièrement détestables, mais pas illogiques. Non, ces gens qui acceptent de suivre des cours de remise en forme, de sport, où leur corps sera trituré, remodelé, remaquillé, redisposé à être balancé sur le marché des regards aguichés, pensent-ils réellement que leur avis à eux va changer ?
Rien de tout ça ne pourrait m'empêcher de me trouver sale et laid. Pensent-ils qu'en trouvant une personne attirée par eux, ils changeront ainsi d'opinion sur leur carcasse ? J'ai beau fréquenter Anna le plus intimement du monde (quoique), je me dégoûte toujours autant. Pire, j'ai souvent l'impression de la souiller en n'ayant que moi à lui proposer.
Alors, trois tours de vélo, une bouffe équilibrée, une remise en question et un petit rendez vous chez le psy pour régler ça ?