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Journal de Sisyphe (2)

18 Novembre 2012 Publié dans #écriture, #journal, #sisyphe

Lundi

Au restaurant avec Anna, je regarde les autres personnes assises à leurs tables. La plupart sont des cadres déjà sur le départ, un sushi dans la main droite, l'autre occupée à taper sur le clavier virtuel d'une tablette tactile.

- Tu sais quoi ? Je crois que manger seul au resto est la chose la plus triste au monde. C'est de la masturbation alimentaire. Sur le moment, tu y prends goût, faut bien bouffer, mais quand tu as terminé, tu te sens bien con et tu regrettes de pas être accompagné.

Anna termine sa bouchée avant de répondre.

- C'est pour ça que tu m'invites ?

 

Mardi

Réunion de crise au journal. Restructuration de la ligne éditoriale. Tout le monde se la touche en cercle en attendant qu'un illuminé écrive une idée géniale sur un tableau blanc. On se croirait dans une de ces boîtes qui embauchent des managers pour tirer la quintessence de leur équipe à l'aide d'un emploi fictif. Comme d'habitude, je ne dis rien, je suis suffisamment mal payé pour me contenter d'écrire. D'autant que je gère la rubrique culture. Elle, on ne la restructure pas, vu que tout le monde s'en fout. On sait déjà qu'elle finira entre les petites annonces et le programme télé, la question est réglée.

 

Mercredi

On vient nous annoncer une tragique nouvelle à la rédaction. Une de nos consœurs est morte dans un crash d'avion. Chacun tente de se rappeler s'il connaissait la personne en question. Faut dire que ça brasse tellement, les prénoms, ils s'impriment pas, et les visages, pas vraiment mieux. Une femme dans le fond de la salle ose lancer à la cantonade :

- C'est qui ?

Séance d'explications. C'était la nana du dossier machin, mais si souvenez-vous, en juillet, elle était au Mexique, ou alors au Brésil. Ça papote en inspirations lyriques, en illuminations digne d'un Cluedo, pour permettre de mieux situer. On tente d'apporter sa pierre à l'édifice, mais si, elle était revenue à la rédaction, la grande brune, oui, peut-être rousse. Alors la femme dans le fond commence à fondre en larmes, vous vous rendez compte, si jeune, elle était des nôtres, on peut être grand reporter et mourir autrement qu'enlevé par des sauvages. Tout le monde a déjà oublié le nom, mais le deuil, c'est une affaire sérieuse. Au fond, on jubile de pas avoir pris cet avion à la con. La fin de journée va être marquée par les mines basses, les toussotements discrets autour de la machine à café, les dissertations métaphysiques sur la fugacité de l'existence. Monde cruel, la vie ne tient vraiment à rien, c'est dans ces moments-là qu'il faut se serrer les coudes, reporter, tu vois, c'est une vocation, Sisyphe et son rocher, Tantale et son pommier, les douze plaies d’Égypte, et le prix des clopes a augmenté.

Ecrasé par le vacarme ambiant, j'en ai profité pour m'en allumer une. Dans les cas extrêmes, plus personne n'est là pour rappeler les règles anti-tabac. Je dessine avec ma cendre deux tours en feu sur le linoléum. Les années passent, les symboles perdurent. La migraine commence à me reprendre, au milieu de tous ces cons qui s'agitent en vaines activités. C'est décidé, je me tire. Cette maison de fous ne manque pas de patients, ils se passeront de moi pour les ateliers du mercredi.

J'écrase mon mégot, quitte la salle en proie à l'effervescence, et descends les escaliers pour rejoindre la rue. Là, j'appelle ma solution miracle.

- Anna ? C'est Yann. Oui, oui, ça va. Enfin, ils vont nous ramener une collègue du journal dans un sac. Non, un crash d'avion. Non non, je m'en fous, tout le monde s'en fout. J'ai juste envie de te voir, je peux plus les supporter. Dans une heure ? D'accord. Je t'embrasse.

Entre angoissés, chacun fait office de paratonnerre.

Jusqu'au court-circuit.

 

Jeudi

J'en ai bien assez dit hier pour avoir le droit de me taire aujourd'hui.

 

Vendredi

Anna débarque chez moi une guirlande autour du cou.

- Ça te dit qu'on se déguise en père-noël et qu'on aille dire à des enfants que leurs parents les ont pas désirés ?

- Tu veux pas plutôt qu'on picole en maudissant ce mois pourri ? On se les pèle dehors.

- Vendu.

A bien y réfléchir, la misanthropie est une philosophie qui se vit bien mieux entre initiés.

 

Samedi

Le martini dans mon estomac a demandé à Anna si elle voulait bien être mon cadeau de noël. Le gin dans le sien n'y est pas resté assez longtemps pour répondre.

 

 

Dimanche

Anna a préféré rentrer chez elle afin de décuiter. Je me retrouve donc tout seul pour faire de même. Dans ces moments-là, on se dit que la nature est bien équilibrée. Le plaisir qu'elle donne en inventant l'alcool, elle se charge vite de le reprendre le lendemain. Étrangement, je pense à la journaliste qui a accompagné la rencontre de son avion avec l'océan. Elle est sans doute morte sobre. Je suis soudain pris d'un accès d'angoisse. J'espère que ça ne m'arrivera pas.

 

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