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Hors-champ (44) : Arums arrangés

1 Juillet 2015 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #duettistes, #hors-champ

Projet en collaboration avec Hélène Cordier. Ses oeuvres ici

 

 

Arums arrangés

 

Le corbeau lâcha un énorme croassement avant de faire claquer son bec, tout fier de son effet.

 

Céleste lui répondit d'un regard amusé, ça faisait bien longtemps que les prédictions de cet oiseau de malheur glissaient sur elle comme un mauvais spectacle de marionnettes. Sa mère lui avait pourtant répété qu'il fallait prendre au sérieux les avertissements, c'est d'ailleurs pour calmer le ciel qu'elle lui avait donné ce prénom absurde. Conneries.

Aujourd'hui, elle avait une mission à accomplir, quelque chose de précis, de fiable, elle n'avait pas de temps à perdre en superstitions. Dans son panier, on pouvait trouver tout un tas de champignons, de quoi préparer un délicieux repas. Vu leur couleur, un repas faisant passer de vie à trépas. Mais Céleste savait ce qu'elle faisait, elle connaissait comme sa poche chaque recoin de la forêt, c'était même son boulot.

 

Car Céleste était une sorcière. Une véritable. Comme dans les contes, ou presque. Au fil des années, ses congénères avaient préféré se nommer alchimistes, préparatrices ou même pharmaciennes, comme si leur art subtil se résumait à un vulgaire travail de toubib. Mais Céleste avait du respect pour l'ancien temps et n'oubliait pas que nombre de femmes avaient été cramées pour s'être montrées plus intelligentes et douées que les hommes de l'époque, des porcs prétentieux qui sous couvert de bondieuseries l'avaient eu mauvaise de se faire doubler. Sorcière, donc, comme un étendard, comme un hommage. C'était une des rares concessions qu'elle faisait au folklore.

 

Parce que si l'on pouvait bien reprocher un truc au sorcières, c'était d'user de la symbolique jusqu'au ridicule. Surfant au départ sur leur réputation de magiciennes douteuses pour que les ignorants leur fichent la paix, elles avaient fini par se monter le bourrichon, s'imaginant investies d'une vocation divine. A lire des présages partout, dans les feuilles mortes, les bestioles crevées, la neige qui tombe, et voilà que les scientifiques s'étaient muées en diseuses de bonne aventure, prises à leur propre jeu.

 

          Céleste avait désormais rassemblé tous les ingrédients sur un plan de travail autour d'une casserole – plus personne n'osait utiliser de chaudron sous peine de se faire foutre de sa gueule – et attaqua la mixture. Ses grandes mains blanches semblaient connaître elles-mêmes les proportions, travaillaient à une vitesse phénoménale, et si un visiteur s'était aventuré ici, il aurait à peine remarqué l'absurdité de la scène (une femme vêtue d'une grande robe en plumes de paon – tape à l’œil mais héritée de sa mère, elle n'avait jamais voulu s'en séparer – dans une cabane pourrie au fond de la forêt, entourée par plein de plantes étranges et même un crâne d'oiseau), obnubilé par l'exercice manuel semblable à de la prestidigitation.

 

Pas de la magie, non, jamais de la magie. Juste une maîtrise parfaite. Qui pouvait tout soigner. Qui était en mesure de tuer, aussi. Ou de mettre au point cet entre-deux dérangeant, presque un peu abstrait, capable d'aller chuchoter directement au cerveau lui-même. Autant dire que ces saloperies de corbeaux n'étaient pas de grosses menaces.

 

Céleste en voulait à sa mère de les avoir emmenées là. Gardes forestières, voilà ce qu'elles étaient devenues l'une après l'autre, la jeune femme ayant repris malgré elle le flambeau à la mort de sa génitrice. Ça ou le chômage. Le chômage. Elle n'en revenait pas de se sentir concernée par quelque chose d'aussi banal et dégradant, elle qui faisait partie d'une des plus grandes lignées de sorcières. Pas vraiment intéressée par la renommée, mais tout de même, elle valait mieux que ça.

 

Alors elle avait fait en sorte de valoir mieux que ça. De ne pas gaspiller son talent. Et là, tout de suite, elle allait pouvoir le vérifier car le mélange était prêt. A boire chaud, toujours plus efficace.

Elle en remplit une fiole – Céleste aimait soigner la présentation – puis ouvrit la trappe qui menait à la cave.

Habituellement, elle entreposait dans sa cave une bonne partie de son matériel et les ingrédients les plus volumineux. Aujourd'hui, elle entreposait également un homme menotté à un des tuyaux de la chaudière.

 

Les clients l'avaient livré le matin-même, c'était le cinquième du mois, les affaires marchaient bien. A chaque fois, ils ne lui donnaient que le strict minimum en matière d'informations, cependant elle savait lesquelles elle devait obtenir. Elle ne faisait pas ça pour l'argent, même si elle était grassement rémunérée, mais pour le défi : Céleste voulait réussir à briser toutes les volontés, révéler tous les secrets, faire éclater toutes les vérités.

 

Pas une voyante, comme ses stupides consœurs droguées à la médiocrité, mais une véritable pythie, sortant des corps et des esprits embrouillées la moindre parcelle de certitude. A n'importe quel prix, souvent celui de la douleur, toujours celui de la folie.

 

Quand il l'entendit arriver, l'homme leva son visage aux yeux bandés vers elle, réclamant à boire d'une voix rauque. Céleste allait généreusement accéder à sa demande.
La séance pouvait commencer.

 

Les corbeaux ne seraient plus jamais un souci pour lui.

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