Hors-champ (41) : Les Pions sans l'échiquier
Les Pions sans l'échiquier
- Tu sais à quel moment j'ai compris que la vie n'était qu'un jeu débile ? Je veux dire, consciemment conçue comme telle ? C'était après mes études, comme toute personne sensée, je n'avais pas envie de travailler , mais il me fallait du fric afin d'avoir ma propre piaule où rentrer décuiter. Je suis devenu pion en collège. AED qu'ils appellent ça, on dirait un nom de médicament pour soigner la déprime (alors que ça a l'effet l'inverse). Au début, c'est rigolo, pour la première fois de ta vie, tu passes du côté des flics, des emmerdeurs, tu devrais avoir honte mais t'as du pouvoir, celui de tenir en joue une bande de gamins emmurés dans le béton gris, tu prends ta vocation à cœur, tu t'imagines que sans toi, tout s'effondrerait. Tu fais tourner tes clés autour de ton doigt, genre maton décontracté, ouvrir les portes, fermer les portes, respecter les horaires, distribuer les serviettes, faire des remontrances laborieuses, confisquer les portables, virer les casquettes, et là tu te dis, soudainement, dans un énième va et vient dans les couloirs faisant office de ronde : qui pense sérieusement que tout cela sert à quelque chose ? En fait, c’est un jeu, un vrai jeu : chacun répète une pièce nulle et chiante destinée à durer toute la vie. A cet instant, faut quand-même avoir le cynisme bien accroché pour ne pas se pendre au milieu du hall d’entrée. Le pire dans tout ça, c’est que tu admires la mécanique globale, tout le monde y croit dur comme fer, se sent investi d’une mission régentant l’ordre cosmique. C’est pathétiquement bien agencé, avec juste ce qu’il faut de merdier spontané pour donner l’illusion d’interaction avec le décor. Les gens finissent ainsi par se convaincre qu'ils font quelque chose.
Même les collégiens le savent. Ils se plaignent par habitude et par peur de trop le verbaliser, mais s’ils réfléchissaient sérieusement à la question, ils comprendraient qu’ils sont eux-mêmes des joueurs, et que non, désolé, leur partie ne mène nulle part non plus.
La différence entre toi et un gardien de prison ? Tes prisonniers n’ont rien fait d’autre pour arriver ici que d’habiter dans le coin et d'atteindre leurs onze ans.
Tu essayes de leur faire croire que tu les surveilles afin qu’ils s’épanouissent au mieux, quelle foutaise. Ils ne se tapent pas dessus parce qu’ils se détestent, mais parce que cette douleur est moins insupportable que celle de l’ennui et du non-sens. On leur demande sans cesse ce qu’ils vont faire dans la vie, ou pire, ce qu’ils vont faire de leur vie, ils se doutent donc bien que pour l’instant, leur existence est un simulacre. En fait, c’est une répétition : ils préparent du rien pour rien qui deviendra du rien pour de l’argent (soit pas tellement plus).
Je me souviens que quand j’étais rentré de vacances, la CPE m’avait reproché de ne pas l’avoir saluée sous prétexte qu’elle était ma « supérieure hiérarchique » et que c’était le « protocole ». Je pense qu’au fond, elle s’en fichait pas mal, voire qu’elle voulait signaler maladroitement l’absurdité du phénomène. Je ne peux pas croire que les gens qui ont inventé le « protocole » ne l’ont pas fait pour se foutre de la gueule du monde. C’est juste une vaste blague consistant à rajouter des règles à un jeu qui n’en comportait pas assez de précises. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec les couteaux à droite, le pain à l’endroit, la poignée de sel balancée derrière soi, les cravates, les chats noirs, l'administration, les religions et la psychanalyse.
Il faudrait rire de tout ça, sauf qu’on n’échappe pas à tout ça, et que c’est très difficile de rire de ce qui donne envie de mourir. Une fois qu’on l’a visualisé, on réalise qu’on est comme dans ces jeux de rôle où certains personnages n’existent que pour faire progresser le héros (incarné par un joueur véritable). A la différence que dans la vie, les héros n’existent pas, chacun sert donc à renforcer la crédibilité de l’environnement de l’autre. La vie est une immense bibliothèque dont nous garnissons les étagères. Sauf que nous sommes seulement des couvertures abritant des livres vides. C’est un décor de théâtre, on pousse un peu fort, tout tombe et on se retrouve les pieds dans les câbles électriques, les vieilles robes, et ce ainsi de suite et ainsi de suite. La lucidité ne permet pas de sortir du jeu, elle permet juste de se rendre compte que les parties s’imbriquent les unes dans les autres à l’infini, et que ça n’a aucun intérêt. On s’est dit que brasser de l’air dans le néant, c’était vraiment trop triste, alors on a décidé de mettre l’air dans plein de bocaux transparents, comme ça, voilà, c’est bien, c’est ordonné, l’humain a réussi à dominer son monde. Alors qu’on est juste comme des cons à la tête d’une armée de bocaux vides.
- Et l’amour dans tout ça ? C’est un jeu aussi ?
- Évidemment. C’est le jeu le plus compliqué et incompréhensible et merveilleux du monde. Le seul qui malgré toutes les règles qui lui ont été imposées parvient encore à s’échapper dans les nuances. Faut pas déconner avec l’amour, y'a rien de plus sérieux. Peut-être aussi de plus ridicule. Vu qu’il revient quand-même à élire un bocal parmi la foule de bocaux, et se convaincre que ce n’est pas de l’air à l’intérieur, mais un miracle. Ça va se poser là en matière de n’importe quoi. Mais ça se différencie du reste dans la mesure où l’on ne cherche plus à mettre en ordre le bordel ambiant, à le maîtriser, à le comprendre, mais à le rendre beau et grave. Au final, ça ne change rien, on crève au bout, mais on cesse au moins quelques temps d’être des vulgaires surveillants de collège. Et j’aspire à espérer que c’est loin d’être négligeable.