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Hors-champ (13) : Les Lueurs versatiles

17 Novembre 2013 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ, #manque, #rené aubry, #salento, #musique

 

Les Lueurs versatiles

 

 

La nuit s'accélère soudainement. Les voitures et les lumières filent dans une violence embuée, plus rien n'existe, il ne reste que le mouvement, qu'elle vient mettre en désordre. Au bénéfice du doute, on lui accorde la possibilité de devenir elle, de prendre un relais que la précédente n'avait jamais laissé tomber, ou qu'on avait refusé de récupérer. Elle est différente, tellement vivante qu'elle brise tout, on ne sait qu'en faire, on ne s'approche pas trop de peur de la faire fuir, un oiseau noir sans far qui s'habille de phares.

Elle ne fuit pas, elle prend l'air, nous donne un peu du sien, on regarde par terre. On est envahi par les contradictions, les contrats à peine signés, les comptes jamais rendus, les centaines de moments précieux partagés avec elle dans l'ancienne vie, ont-ils le droit de voler en éclats si vite, est-ce qu'ils resteront ancrés quelque part malgré tout, malgré la suite ? On s'imagine déjà loin, avec elle, dans des villes imprononçables, au chevet d'alcools rendus imbuvables par l'espoir ; a-t-on encore besoin de se saouler quand l'existence devient supportable d'elle-même ?

Elle s'inquiète de notre mutisme, se pense de trop, mais non, on est jamais de trop quand il n'y a personne d'autre, reste là, je vais bien ne t'en fais pas, je vais mieux. On dédramatise, on a toujours eu l'art de dédramatiser en forçant le trait, en rappelant quatre fois par jour qu'on va bientôt mourir pour assurer qu'on ne se tuera jamais. On a l'humour en creux, qui adoucit les coups, qui amortit tout, qui cache chaque effondrement derrière un masque de distance. On n'a pas envie de s'effondrer, là, on se laisserait même aller à cette putain de légèreté, pour la remercier d'être présente, à nos côtés, plutôt qu'avec les autres cons qui s'enfument et s'enrhument devant le bar.

Elle nous raconte qu'elle ne vient pas souvent, que les sorties la gonflent, que c'est toujours la même histoire, les mêmes combats de coqs, qu'elle n'oublie jamais vraiment les saletés de la journée, qu'elle les traîne ici aussi, que ça colle aux tables, et qu'elle a trouvé que nous également, on en collait aux tables. On se prend d'affection terriblement rapidement pour cette apparition qui semble tout voir, tout comprendre, qui nous allège d'un fardeau qu'on ne savait plus désigner.

Les gens qui ressentent les mêmes choses aux mêmes instants sont obligés de s'aimer, non ? Sinon, qui s'en chargera ?

On ne compte plus les heures, on ne veut surtout pas savoir, forcément il y aura un moment où ça se termine, la vie est construite sur ce principe, on ne peut pas choisir, pas négocier, c'était si compliqué de demander notre avis ? Les immortels sont sans doute de grands dépressifs, et alors, les mortels aussi, au moins les premiers ont plus de temps pour trouver une solution. Il faudrait laisser la possibilité de jongler de l'un à l'autre, expirer plusieurs fois sous l'ennui et renaître infiniment dans des bras alanguis. Si un moment de grâce vient se nicher dans un temps que l'on a tué, s'en lasse-t-on, à force ?

Les fumeurs sont redevenus buveurs dans le bar, leurs conversations ont ainsi fini d'enlaidir la rue, nous ne sommes plus que deux, les irréductibles sous le froid et la bruine, à tenter de réchauffer nos voix. On se raconte des choses sans importance donc indispensables, tandis que les autres à l'intérieur parlent sans doute de guerres, de travail, d'études, de sport, de nourriture, de règles et de légitimités, de politique et de pôles éthiques, le poing sur la table.

Cela doit bien faire une heure qu'on ne pense plus à elle, voilà donc qu'on y repense, tant pis, pour cette fois, elle n'ira pas faire mal, elle ne trouvera pas la faille.

Faut-il que la vie soit parfois bien faite pour que la lueur débarque du fond de l'obscurité.

Faut-il que la vie soit toujours mal faite pour que la lueur se décide à foutre le camp dès qu'on la croit enfin réservée pour nous.

Elle se lève soudainement, elle est désolée, il est tard, il faut qu'elle rentre, elle doit voir son ami. Ou son amie, on ne sait pas. Peu importe, désormais, ça suffit pour comprendre.

On s'échange nos numéros faute de baisers nocturnes.

Ses pas claquent sur le pavé, elle passe devant le bar sans un regard, on sait qu'on n'y retournera pas. Un banc est très grand quand on y est le seul assis.

A quelques mètres, la douleur se roule par terre en éclatant de rire. Ou peut-être est-ce ici qu'elle se roule, en cassant tout à l'intérieur.

Et puis le manque.

 

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