Journal de Sisyphe (52)
Jeudi
Ça me travaillait depuis quelques temps, même si je me forçais à ne pas y penser : j'ai envie de revoir Agathe. Déjà pour lui rendre son collier. Ensuite parce que notre dernière entrevue était trop misérable pour rendre hommage à ce que nous avions vécu. L'effondrement ne devrait jamais faire oublier qu'il y a eu édifice, car il n'y a que les édifices qui peuvent s'effondrer.
- Yann ? Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je suis venu m'excuser.
- Ah bon. Eh bien entre.
Elle me laisse entrer, l'appartement n'a pas changé depuis les quelques mois qui ont séparé mes deux visites. Nathan, au milieu du salon, a par contre bien grandi.
- J'ai été con, la dernière fois. Comme souvent, je sais. Je pensais pas revenir. Mais je trouvais un peu triste qu'on en reste là.
- Je suis d'accord.
On rejoint le salon d'un pas lent, comme si marcher donnait plus de contenance à nos paroles.
- Dis, tu veux bien me rendre un service ? Je voulais descendre acheter des clopes, mais vu que tu es là, tu pourrais garder Nathan cinq minutes ? J'achèterai des bières aussi.
- Quoi ?
- Allez, ça te demande pas un gros effort, ça m'évitera d'avoir à le trimbaler juste pour un aller retour.
Je jette un regard au bambin en plein exercice de construction à base de gros cubes de couleur.
- Mais qu'est-ce que je dois faire ?
Pas de réponse, Agathe a déjà filé.
Bon, je suppose que ça marche comme les animaux, si on ne vient pas trop interférer, il continuera à jouer sans se préoccuper de moi. Je m'approche néanmoins.
Nathan lève sa tête ronde vers moi.
- Maman.
- Euh, non, pas vraiment.
- Papa.
Le gamin ne s'emmerde pas avec des questions, il impose son ton péremptoire.
- Encore moins.
Ça n'a pas l'air de le déranger, il continue d'empiler inlassablement ses cubes en me surveillant du coin de l’œil. Je lui trouve le même nez que sa mère, mais il faut reconnaître que globalement, le gosse est beaucoup moins bien réussi qu'elle. D'abord parce que c'est un garçon, ce qui est un sacré handicap en matière de succès esthétique, ensuite parce que de toute manière, il n'y a en lui que 50% du code génétique d'Agathe. Et je doute fort que le père puisse rivaliser pour compléter efficacement l'équation.
- Vous êtes mignons tous les deux, tiens.
Je n'ai pas entendu Agathe revenir.
- Il a ton nez.
- Tu es le premier à me dire ça.
- Je me doute qu'on doit souvent te le faire remarquer.
- Non non, je suis sérieuse, t'es le premier.
- Ah bon.
- Même David ne m'en a jamais parlé. Après, c'est vrai qu'on s'en fout...
David, ça doit être le nom du papa, que je suis d'ailleurs heureux de ne pas trouver là. J'ai un petit frisson de contentement à l'idée de m'être montré plus observateur que lui. Les luttes d'ego vont se loger loin.
Agathe me file une bière et on se raconte nos vies assis au milieu du tapis de jeu réservé en temps normal à Nathan.
J'apprends qu'elle a continué de militer quelques temps, avant de prendre des coups dans le museau qui l'ont convaincue de quitter la fureur de la rue. Désormais, elle bosse dans une association, où elle anime divers ateliers culturels. Je ne sais pas trop ce qu'elle fout réellement, sans doute un tas de belles choses, mais elle ne semble pas vouloir s'étendre sur le sujet.
- Et toi alors, qu'est-ce que tu fais ?
- J'ai fini mon livre. J'essaye de le faire éditer.
- Alors tu y es parvenu.
Je distingue dans son intonation un mélange de joie, de soulagement, mais aussi peut-être un peu de rancœur, comme une manière de dire que sans ce livre entre nous deux, la situation aurait pu être bien différente. En fait, non, ce n'est pas de la rancœur, plutôt un accès de tristesse sourde, une nostalgie qui doit la ramener quelques années en arrière. Je ne doute pas que sa vie soit mieux maintenant, je pense qu'elle non plus, mais vu que rien n'est jamais révolu, le passé vient parfois passer sous les portes qu'on avait soigneusement refermées.
Avant de nous quitter, on se serre dans les bras quelques secondes, comme de vieux amis que nous ne serons jamais. J'ignore si c'est la dernière fois qu'on se voit, le chemin de la vie étant fait de multiples intersections, mais si ça venait à être le cas, je préfère ces adieux que les précédents.
C'est une fois en bas de l'immeuble que je réalise que j'ai toujours le collier au fond de ma poche.