Chroniques du Corona - Jours 8 & 9
Chroniques du Corona - Jours 8 & 9
Cher Journal,
En fait, je vais finir par soupçonner l’État de sortir connerie sur connerie pour nous faire ressentir de la colère plutôt que du désespoir, à l'image de ces gens qui se comportent comme des enfoirés pour rendre les ruptures moins difficiles (« Je te mérite pas, et de toute façon, je te déteste »)
N'empêche, le fait que Didier Guillaume invite les serveurs à se reconvertir paysans du jour au lendemain est révélateur de la vision que se font les élites du travail : un truc un peu virtuel, qui ne demande pas de qualifications particulières, pour occuper son temps (qui pourrait avoir envie de ne pas être productif ?), flexible (qui n'a pas envie de changer de travail toutes les 5 minutes ? Pourquoi refuser "des opportunités" ?), qui doit répondre immédiatement aux exigences du patronat sans contrepartie.
"Quoi ? Vous ne voulez pas aller ramasser des carottes alors que vous êtes au chômage et qu'on a besoin de vous ? Et puis quoi encore ? Une formation ? Un vrai salaire ? Des mesures de sécurité efficaces ?"
Tout à mon aigreur pour ces ministres qui n'ont pas mis longtemps à retrouver le chemin de leur doctrine néolibérale, j'ai effectué ma première sortie depuis le début du confinement, pour refaire les stocks.
Étrange ambiance que ce monde à moitié arrêté, qui rappelle n'importe quelle journée classique dans la France périphérique : il doit bien exister du monde quelque part, mais vu qu'il n'y a rien à foutre dehors, personne ne s'y risque.
Ici, pas besoin de flics pour assurer le suivi du confinement. A part quelques dealers qui doivent s'emmerder encore plus que d'habitude, la population a renoncé à lire entre les lignes de l'attestation.
Le centre commercial est vide, toutes les enseignes non alimentaires sont logiquement fermées. Je ne vais pas le cacher, vu ma crainte du bruit et de la foule, j'ai connu des excursions en courses plus désagréables, mais mes déambulations dans les rayons m'ont bien rappelé 28 Jours plus tard où la seule scène qui déclenche un peu d'allégresse chez les héros est celle où ils dévalisent un magasin abandonné.
Je m'étais promis de ne pas acheter de saloperies, je n'ai pas respecté une seconde cet engagement. Après une semaine à faire l'effort de cuisiner, je passe en mode relâche. Je commence à avoir des envies absurdes, comme du chocolat, alors que d'habitude, le chocolat, je cale des meubles avec.
J'ai brièvement discuté avec une caissière qui m'a dit que passés les premiers jours, les gens étaient devenus bien plus gentils avec elle qu'avant l'épidémie.
Voilà donc ce qu'il faut pour que les gens réalisent que les personnes qui scannent leurs articles sont des personnes. Et encore, je ne me base que sur un cas, je n'en fais pas une généralité (je ne m'appelle pas Eric Raoult).
A peine rentré, je découvre qu'ils ont augmenté la durée hebdomadaire de travail à 60h dans certains secteurs, ce qui est tout à fait cohérent avec l'idée de rester confiné (non) et tout à fait intelligent pour relancer la croissance quand on sait que ce qu'ils risquent surtout de relancer, c'est une grosse grève générale dès qu'on aura le droit de remettre les pieds dehors.
Sibeth N'Diaye, sûrement jalouse de ne pas avoir la récompense du plus profond mépris, s'est permis de dire qu'on n'allait pas demander aux enseignants, qui en ce moment ne travaillent pas vu que les écoles sont fermées, de traverser la France pour aller ramasser des fraises gariguettes.
Une pensée pour les profs qui n'ont jamais autant bossé, étant donné qu'en plus de leurs cours, ils doivent gérer des gamins complètement déphasés et un environnement numérique de travail complètement dépassé.
Elle s'est reprise quelques minutes après en nous expliquant que la polémique était inutile et qu'on était quand même cons d'avoir rien pigé à ce qu'elle voulait dire. Jamais d'excuse, jamais de remise en question, mais il faut la comprendre, la communication n'est pas son métier, sans doute rêvait-elle d'être maraîchère mais on n'a pas toujours ce qu'on veut dans la vie.
Elle a enfin fini par lâcher un « Mea culpa », sans doute débordée par les centaines de profs prêts à braver le confinement pour cramer sa bagnole.
Mais il n'y aura pas de pardon. Le pardon, c'est comme la confiance, ça se mérite.