Chroniques du Corona - Jour 7
Chroniques du Corona - Jour 7
Cher journal,
Maintenant, même dans mes rêves, j'applique la distanciation sociale.
Au bout d'une semaine, et alors qu'il va y avoir beaucoup d'autres semaines identiques, je commence à ressentir les effets de l'éloignement. Je pense à elles, je pense à eux, je pense à elle aussi bien sûr, même si je tâche d'écarter tout manque de ce genre.
Pour les gens qui ne sont pas confinés ensemble, la relation amoureuse doit prendre un tournant bien étrange. Réapprendre cette impatience, ce resserrement de l'espace quand l'autre est absent, cette douleur de devoir tout remplacer par les mots, des photos, des vidéos pixelisées sur des écrans interposés.
La sexualité semble accaparer l'intérêt de bien des journaux, à croire que ce serait le problème fondamental d'amoureux-ses séparé-es, mais pas grand chose sur cette économie du souffle, de la présence, de la vie partagée. Sur ce corps à qui on avait fait une place, sur cette voix qui souffre quand elle passe à travers le haut parleur d'un téléphone.
Toute une mécanique à improviser (qui ne doit pas bien faire peur à celles et ceux qui mènent des relations à distance depuis des années), avec son lot d'appréhension mais sans doute aussi de sublimes découvertes. Et ce réconfort de savoir qu'au delà de notre clapier, quelqu'un dans un autre clapier serait prêt à nous accueillir.
Dynamique inverse pour les confinés ensemble, parfois sans avoir vraiment eu le temps de déterminer si c'était le bon plan, si cet espace qu'on choisit d'offrir à l'autre peut désormais être rempli sans exception ni suspension. Combien de couples vont vivre l'étouffement en version accélérée, et se quitter dès les portes réouvertes ? Combien vont réaliser que l'idéal de la vie en commun n'est pas pour eux, qu'ils préfèrent vivre leur histoire à deux appartements de distance ? Combien de femmes vont se retrouver enfermées avec des sacs à merde finis et vont vite déchanter quant à l'idylle qui s'annonçait ?
Le confinement va réorganiser toute la bibliothèque des intimités.
Et puis les solitaires, les abandonnés du cœur, ceux qui avant tout ça s'étaient déjà recroquevillés, pris par la lourdeur et le silence, enfermés à l'intérieur d'eux-mêmes, qui doivent maintenant rajouter une couche d'isolation supplémentaire.
De jour en jour le brouhaha du monde nous apparaît de plus en plus étouffé, lointain et indiscernable.
Sa tendresse et sa joie, comme assoupis.
Si le langage est une peau, il ne nous reste que cette peau-là.