Chroniques du Corona - Jour 5
Chroniques du Corona - Jour 5
Cher Journal,
Les pubs à la télé ont au moins un intérêt, elles nous rappellent qu'il n'y a pas besoin d'être nostalgiques de l'ancien monde. En quelques jours, elles nous apparaissent comme les vestiges d'une étrange civilisation, dont les membres fantasmaient sur les bagnoles, les gels douches, et rasoirs jetables.
Le sport, lui, a totalement disparu. Quasiment du jour au lendemain. J'avais vu la dernière victoire de Fourcade en biathlon s'effectuer dans un silence de cathédrale, suivi quelques heures par Julia Simon, puis, rideau. Tout un pan souvent concon mais parfois magnifique du divertissement mis au clou pour des mois, comme on range un vélo à la cave sans savoir si on viendra le récupérer.
Le journalisme de caniveau s'est lui aussi adapté. Les marronniers se sont renouvelés : désormais on filme des terrasses de café vides en disant regardez comme ces terrasses de café sont vides. Regardez comme ces rues sont vides. Puis on interroge un joggeur quelconque, qui dira qu'il faut bien s'aérer l'esprit.
Pas un mot sur les caissières, les livreurs, les ouvriers, les égoutiers. Si, quelques articles à droite à gauche, et des « remerciements ». Les premiers de cordée réalisent qu'en fait, les boulots essentiels à la marche du monde sont ceux qu'on paie avec un SMIC et du mépris.
Alors des remerciements, des applaudissements, et des appels aux dons. Parce que ça serait dommage d'interrompre la vaste entreprise de dépolitisation du réel, on est tenu d'amortir la destruction des services publics et la mise en danger des précaires par de la symbolique niaiseuse et nos économies. Nos gouvernements se sont successivement mouché avec nos impôts, quand ils ne les supprimaient pour les grandes fortunes (tiens, plutôt qu'un appel aux dons pour les soignants, pourquoi ne pas restaurer l'ISF ?), et ça va bientôt être de notre faute.
D'ailleurs oui, il semblerait que ce soit de notre faute, c'est pourquoi le code du travail est en train d'être éparpillé façon puzzle pour assurer la relance de l'économie. Chassez l'austérité, elle revient au galop. Le capitalisme a flippé cinq minutes, puis il s'est rappelé que comme d'hab, il suffisait de faire payer les pauvres. Le Petit roi l'avait dit : « quoi qu'il en coûte ». Ce qu'on n'avait pas compris, c'est qu'il fallait entendre «quoi qu'il en coûte pour vos salaires, vos congés, vos arrêts maladie »
Il va donc vite falloir se réveiller, ne pas se laisser dévorer par la langueur répétitive de ces jours qui s'enchaînent, se rappeler que ce ne sont pas seulement des connards qui nous gouvernent, mais des criminels, que l'effort de crise que nous menons pour nous protéger les uns les autres ne saurait être synonyme d'un plébiscite envers les actions menées là-haut.
Ni pardon, ni oubli.
Quand ce sera terminé, j'espère que tous ceux qui étaient aux fenêtres, ravis de leur effet, accompagneront dans la rue les soignants qui alertaient depuis des années sur la catastrophe qui nous pendait au nez. J'espère que votre soudain amour du service public n'aura pas disparu quand il s'agira d'aller défendre les toubibs, les profs, les transports, les éboueurs... à moins qu'ils ne redeviennent soudainement les nantis et les privilégiés que vous dénonciez ?
Si vous le pensiez et que vous applaudissez béatement, alors vous n'êtes pas des soutiens, mais des hypocrites. Des complices. Des collabos.