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Chroniques du Corona - Jour 4

20 Mars 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #chronique

Chroniques du Corona - Jour 4

 

 

 

Cher Journal,

 

Ça y est, ils s'y sont tous mis.

 

Les bourgeois écrivains (ou non) de France tiennent leur journal de confinement où ils expliquent à quel point ils repensent la valeur de la vie dans leur maison de campagne de 300m² face à la mer en faisant des concours de pâte à sel avec leurs gamins.

 

Tout y passe : le naturalisme béat (ce qu'ils mangent à midi, le bruit des pas sur le parquet, les renards qui se promènent au fond du jardin), le privilège de classe bien pratique (les enfants tapent moins sur les nerfs quand ils peuvent aller travailler leur guitare chacun dans une aile du domaine), et la culpabilisation d'en être, ce qui occasionne les chapitres les plus odieux, où ils pensent aux médecins qui meurent, aux caissières qui galèrent, aux gens tout seuls dans des mansardes sans balcon ni horizon, avant de chouiner tout autant sur les librairies fermées et l'attente qui s'annonce.

 

Il y a une indécence presque comique dans cette élite croyant se reconnecter au peuple en faisant étalage de son quotidien banal, sans réaliser que la résidence secondaire n'est pas la banalité de grand monde ; croyant que nous, les gueux, seront ravis de lire le récit épique de la confection d'une brioche dans une cuisine plus grande que notre appart.

 

Littérature ? Nulle part. Rien qui cherche à se placer un peu au dessus, ni stylistiquement, ni politiquement, juste la prétention de penser qu'un journal de riche écrivain, c'est intéressant en soi.

 

J'ai failli interrompre mes propres chroniques dans la foulée, tant j'avais honte de participer à cette érotisation de l'ennui, à cet atelier d'écriture classiste, à ce qui se rêve œuvre balzacienne mais n'est que descente en tourbillon autour du nombril.

 

Puis je me suis rappelé ces lignes d'Arnaud Cathrine, que je ressors à chaque soupçon d'illégitimité (et cette peur a été très présente quand j'ai écrit une histoire complète avec une héroïne lesbienne, ou même depuis que je réalise que je m'y retrouve plus dans les personnages principaux masculins) : « C'est ce paradigme même qui me semble intolérable quand le plus authentique me semblerait être que nous avons le droit de tout écrire, sur tout sujet, quelle que soit notre expérience, mais que nous prenons le risque, comme toujours, de rater ; alors libre à chacun de nous le rappeler, le cas échéant. »

 

Donc je vais faire, avec le risque de mal faire. Parce que j'en ai besoin. Parce que je ne suis pas publié dans Le Monde ou Le Point, que mon écriture ne soulage que moi (et si elle accompagne quelques personnes qui me liront, tant mieux), que depuis une semaine, je n'ai pas foutu un orteil dehors pour admirer les « biches {…] dans le jardin en friche », parce qu'à mon sens, nous sommes plus nombreux et nombreux à nous faire chier dans des clapiers que dans des villas du sud ouest, sans pour autant que je prétende à une quelconque universalité.

 

La lutte des classes n'a pas disparu en temps de crise, elle s'est réinventée, rendant plus insupportable le confinement de ceux qui ont vite fait la diagonale de leur salon, quand ils ne doivent pas aller assurer le ravitaillement dans le carrefour du coin, ou de continuer le chantier d'à côté, parce que cette perfide raclure de Pénicaud a fait pression pour « challenger » les entreprises à maintenir leur activité.

 

Le virus peut toucher tout le monde, mais étrangement, il va en toucher plus certains que d'autres. Les morts qui vont suivre ne seront pas dues au hasard. Ce seront surtout des pauvres, ce seront surtout des femmes.

Envoyé-e-s au front, envoyé-e-s au fond.

 

Restez chez vous. Surtout si vous êtes un cadre pouvant bosser derrière son ordi. Sinon... il ne faudrait pas que le pays s'arrête de tourner, si ?

 

 

 

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