Chroniques du Corona - Jour 3
Chroniques du Corona - Jour 3
Cher Journal,
Si j'avais su, en reprenant le dessin il y a quelques mois, qu'il me serait si utile maintenant, j'aurais sans doute fait des provisions de feuilles supplémentaires pendant que tout le monde envisageait de refaire ses tapisseries en papier toilette.
Ce type de concentration, débarrassé de psychologie, avec comme bénéfice par rapport au puzzle une certaine satisfaction esthétique, est ce qui peut me permettre le mieux de ne pas déborder. Comme j'avais promis une commande à une amie juste avant que tout s'arrête, continuer mes portraits pour elle s'apparente presque à du télétravail, j'ai donc moins l'impression d'être à l'arrêt quand beaucoup s'évertuent tant bien que mal à apporter leur contribution.
Bien sûr, c'est moins utile que soigner un patient ou vendre des paquets de pâtes, mais c'était déjà le cas avant, ça ne le rendait pas moins nécessaire.
L'écriture, à l'agonie depuis un moment, fait aussi son retour, par ce moyen détourné. Les projets engagés auparavant apparaissent déconnectés, si lointains, pourtant la littérature n'a jamais eu comme (unique) vocation à suivre l'actualité. Mais quand l'actualité colonise notre quotidien et nos imaginaires, quelle place reste-il à ce qui ne s'en préoccupe pas ?
La page a toujours été le moyen de m'arranger une porte de sortie, de m'extirper légèrement de moi, d'oublier la prison de mon genre, de mon âge, de mon corps, de ma solitude. Cette fois, la page aussi est confinée, impuissante. Simulacre de trop. C'est probablement cette bataille que je vais devoir mener : briser les barrières mentales que j'ai érigées, retourner à la fiction, au décalage. Au fil des jours, cette fuite va devenir indispensable.
Dans quelques temps, je devrai retirer au réel sa force d'abrutissement. A tout prix. M'ériger une galerie de personnages qui prendront mon relais, peut-être, rappeler celles et ceux qui vivent dans d'autres textes et leur demander d'assurer l’intérim. Arrivera un moment où je ne supporterai plus d'être moi, donc il sera hors de question que je le reste à l'écrit. Surtout qu'au dehors, indifférents à mes atermoiements de chômeur au chaud, ils et elles continuent de braver le monde, de risquer d'y mourir pour que je puisse larmoyer sur internet. Il faudra sans doute que je leur donne une parole, virtuelle, certes, mais une parole quand même.
Pendant ce temps, ils parlent de rouvrir les librairies sous certaines conditions. Ce ne sont pas la stupidité et l'inconscience qui les étouffent. Comme si la situation n'était pas assez grave pour qu'on puisse se payer le luxe d'aller renouveler notre bibliothèque. Comme si le virus en avait quelque chose à faire de la beauté de l'art, s'arrêtant au seuil de la boutique comme ne l'a jamais fait le nuage de Tchernobyl à la frontière française, avant de repartir ému d'avoir assisté à ce bouillon de culture.
J'ai une pile de (plus très) nouveaux livres qui m'attendent, profiterais-je de ce temps pour les attaquer ? Bien sûr que non, je relis les autres, les anciens.
Sweet Home, d'Arnaud Cathrine.
De circonstance.
Manque, de Sarah Kane. Comment j'ai liquidé le siècle, de Flore Vasseur. Ou Le Combat ordinaire, de Manu Larcenet.
Tous de circonstance.
Tous remarquablement hors-sujet, forcément.
Mais rassurants dans leur tendresse ou leur violence.