Chroniques du Corona - Jour 2
Chroniques du Corona - Jour 2
Cher Journal,
Pour la première fois, c'est la revanche des asociaux sur les extravertis. Après des années à subir les pressions pour sortir dans les bars, en boîte, partir en vacances, s'abreuver de monde et de bruit, le rapport s'inverse et les agités s'inquiètent de devoir parler à leurs voisins par balcons interposés.
Les joggeurs du dimanche en sont déjà à vouloir acheter un chien en catastrophe pour avoir le droit de le sortir, regrettent de ne pas avoir de tapis de course, de jardin, de source d'endorphine qui ne nécessite pas d'aller faire le tour du parking de l'immeuble, attestation dans la poche.
J'ai vu passer les astuces pour gérer la cohabitation en famille. La discipline qu'il faut s'imposer pour ne pas imploser. Ne pas croire que quand on est seul, cette problématique disparaît. Elle s'exerce en miroir inversé : là où les parents et enfants doivent mettre au point un emploi du temps pour que les activités de chacun ne se percutent pas, il me faut des règles pour ne pas suspendre tout projet.
Que la tentation est forte de se laisser aller à la paresse la plus extrême, maintenant qu'elle est socialement recommandée. Jamais glander chez soi n'avait été une question de santé publique. Et pour quelqu'un qui culpabilise peu à l'idée de ne pas en foutre une rame, ce genre de climat équivaut à enfermer un accro au sucre dans une pâtisserie pendant quinze jours en lui disant mollement de se raisonner.
D'ailleurs, quiconque a ouvert internet ou écouté une émission ces dernières semaines le sait : ça ne durera pas quinze jours. Ce sera au moins l'affaire du triple, probablement plus. Même quand on est adepte du repli, cette perspective un peu trouble a quelque chose de vertigineux, d'effrayant. D'autant que les mesures pourraient de nouveau être mises en place plus tard, si on se prenait une deuxième vague dans la figure. Sans vaccin, nous sommes condamnés à suivre chaque jour l'évolution d'une courbe sur un tableur excel, en espérant la voir plonger.
Ce n'est pas une crise, c'est déjà un changement de paradigme. Ça ne passera pas en serrant les dents, les dents casseront trop vite. Il va falloir inventer autre chose pendant. Il va falloir inventer autre chose après. C'est déjà fatigant à envisager, je repousse à plus tard.
Je vais l'avoir, le temps de repousser à plus tard.
Par la fenêtre, quelques désœuvrés se sont aventurés dehors, mais faute de compagnie, ils rentrent vite. C'est comme quand on est le seul à être en vacances tandis que tous nos amis travaillent, ça n'a aucun intérêt.
Par la fenêtre, les oiseaux sont aussi pénibles que d'habitude Et ne sont plus couverts par les bruits des voitures, du tram, du cours de musique du bâtiment d'en face.
Par la fenêtre, le même décor, encore et encore. Que je ne regardais pas avant, pourquoi m'en plaindrais-je maintenant ?
Car c'est toute l'absurdité de la chose : on en vient à craindre ce qui nous a toujours indifféré.