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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (46) : Les Envolées de la tsarine

Publié le 12 Septembre 2015 par Asoliloque in écriture, hors-champ, sport, yelena isinbayeva

Texte un peu particulier pour changer, plus factuel que purement "littéraire", qui parlera sans doute à moins de monde, mais c'est un hommage que je me devais de faire.

 

 

Les Envolées de la tsarine

 

 

Peut-être est-ce mon amour déraisonnable pour la Russie. Peut-être est-ce une attirance plus générale pour les guerrières. Ou alors une passion pour celles et ceux qui ne laissent rien au hasard, qui élèvent leur performance au rang d'art, de récital répété maintes et maintes fois pour que l'espace d'un instant suspendu, le monde se trouve loin en dessous.

 

Au saut à la perche, ce n'est plus vraiment une métaphore.

 

J'en suis persuadé, le sport est porteur d'une flamme qui va bien au delà de la compétition et de ces affrontements un peu stériles gangrenés par l'argent et les intérêts étatiques. Le sport communique avec l'humanité parce qu'il dit quelque chose de la beauté, de l'effort, du dépassement, des mathématiques et du théâtre, tout ça en même temps. Le sport, c'est de la dramaturgie à l'état pur, avec ses héros, ses déesses et ses malédictions. Pas pour rien que les Jeux Olympiques sont nés en Grèce.

Et puis il y a Yelena Isinbayeva. La plus grande sauteuse à la perche de l'histoire. Isinbayeva est russe et c'est une évidence, bien au delà de son nom. C'est l'histoire d'une femme trop grande pour la gymnastique, mais qui avait déjà bien intégré la rigueur de cette discipline avant d'être virée de l'équipe. C'est l'histoire d'un bourreau de travail, accumulant les sauts avec une régularité de métronome, c'est aussi l'histoire d'une athlète renfermée, pas vraiment appréciée par les autres compétitrices, ces dernières devant systématiquement se contenter des places d'honneur.

 

J'ai découvert Isinbayeva en 2004, à l'occasion des JO d'Athènes. Alors âgée de 22 ans, elle a déjà battu 4 fois le record du monde. A Athènes, elle remporte le concours et ajoute un nouveau centimètre au record : 4,92 m. Je tombe en admiration devant cette athlète à la technique parfaite, au rythme aérien, et au regard qui foudroierait un aigle à cent mètres. C'est surtout l'occasion de découvrir ses petits rituels qui lui valent une certaine animosité (jamais vraiment formulée) des autres concurrentes : avant de sauter, elle reste allongée la tête sous une serviette, aveugle et sourde à ce qu'il se passe autour. Quand vient son tour, elle se lève, marmonne pour elle-même quelques paroles (encouragements, prières ?), elle passe la barre et retourne se planquer. Jamais d'explosions de joie, juste un travail à faire. Sobre, efficace, chirurgical.

Les années passent, Isinbayeva écrase quasiment tous les concours auxquels elle participe. En Russie, elle devient une star absolue. Jamais une femme n'a suscité un tel engouement dans le pays, on la surnomme la Tsarine. Jusqu'en 2009, elle va augmenter le record du monde centimètre par centimètre jusqu'à atteindre 5m06, un sommet que personne n'avait envisagé quelques temps auparavant. Et toujours cette même méthode : serviette, expédier les qualifications en ne sautant qu'une fois, hôtel, serviette, expédier la finale en sautant deux fois, record du monde, podium, maison. Ce serait ennuyant si elle n'était pas si impressionnante.

Au même titre qu'Usain Bolt en sprint, Roger Federer en tennis, ou encore Tirunesh Dibaba en course de fond, il y a quelque chose de jouissif à voir le ou la meilleure s'imposer. Bien sûr que les loseurs magnifiques forgent l'histoire, mais voir les légendes du sport repousser les limites de leur discipline fout les frissons. Rien n'a plus de classe qu'un héros au rendez-vous.

 

Hors-champ (46) : Les Envolées de la tsarine

Mais les héros finissent par mourir, ou au moins par dépérir. Et dans le monde du sport, les carrières sont courtes. Isinbayeva, entre blessures et pauses, va le découvrir, et nous avec. En 2012, à Londres, elle doit se contenter du bronze, sans que personne ne trouve à y redire. La Tsarine n'est plus imbattable, la Tsarine vieillit, la Tsarine voit arriver des filles qui en ont marre de sa suprématie et veulent faire tomber la reine – et y parviennent.

Toutes proportions gardées (il y a des choses plus graves dans la vie et tout ça), c'est la tristesse qui prime, car on se dit que plus jamais on ne reverra Isinbayeva au sommet. Et si elle ne gagne pas, alors elle n'a rien à faire là, les places d'honneur n'ont aucun intérêt quand on est la détentrice de 15 records du monde.

 

2013. Moscou. Championnats du monde. Dans les journaux, les cafés, le stade, on ne parle que d'elle. La Tsarine est sur ses terres pour remonter sur le trône. Selon ses dires, c'est sa dernière compétition sérieuse avant d'aller faire un enfant. Peut-être ne sera-t-elle pas de la partie à Rio pour les JO de 2016. Elle n'est pas favorite, c'est une bête blessée dans son estime depuis Londres donc encore plus impitoyable. Mais qui y croit vraiment ? Bien sûr, on aimerait écrire un scénario épique, avec des larmes, du sang et de la joie, mais personne n'en a la possibilité. Sauf peut-être Yelena au bout de sa perche.
Un peu après. 4,82m. Trois femmes sont passées : Jennifer Suhr, Yarisley Silva et... Yelena Isinbayeva. Sauf qu'au nombre d'essais, Suhr est devant. Autrement dit, si les trois athlètes échouent leurs trois essais chacune à 4,89m, Isinbayeva sera médaille d'argent. Et elle n'en veut pas.

 

Alors il se crée quelque chose au moment du 1er essai de la Tsarine : les 80000 personnes du stade de Moscou se taisent, les yeux rivés sur une barre accrochée à presque 5m du sol. Isinbayeva s'élance, la course paraît interminable, et c'est l'envol, le moment de grâce pure, les muscles qui se tendent, le corps qui se tord, le geste répété des milliers de fois, le souffle qui se coupe, les pieds, les mollets, les cuisses, le bassin passent, la poitrine passe, tout passe, la barre ne bouge pas, le stade explose. Et Isinbayeva exulte, à peine relevée, saute sur place, offrant au public une joie qu'elle n'avait libérée qu'à de très rares occasions lors de sa carrière. Devant son peuple, revenue au sommet, la façade du robot si parfait se fissure. Quelques minutes plus tard, alors que ses deux concurrentes ont échoué et qu'elle est sacrée championne du monde, elle attaque un 400m autour de la piste, enchaîne les roues avec le drapeau russe dans les mains puis saute dans les bras de la mascotte.
Quiconque a suivi Yelena Isinbayeva depuis ses débuts n'a jamais assisté à ça.

 

Ce frisson-là, celui qui a accompagné la renaissance d'une des plus grandes championnes de tous les temps, je l'ai rarement connu, dans quelque domaine que ce soit, ça relevait de l'irrationnel et à la fois de l'ordre naturel des choses : elles étaient à leur place.

 

Combien de fois l'univers s'est-il régi naturellement grâce à quelques petites secondes d'apesanteur ?


(la vidéo ci-dessous est calée sur son saut victorieux, ses acrobaties sur la piste sont à 7 min)

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