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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (32) : La Corne d'abondance

Publié le 4 Septembre 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, apocalypse

Suite du hors-champ précédent, a priori.

 

La Corne d'abondance

 

 

- Tu as froid ?

- Pourquoi ?

- Je sais pas, comme ça.

- C'est une idée reçue que les femmes ont plus souvent froid que les hommes. En réalité, elles le craignent moins, parce qu'elles ont un taux de graisse plus élevé. On a juste élevé les hommes en leur disant qu'ils devaient pas se plaindre et les femmes en leur disant qu'elles devaient se faire passer pour des petites choses fragiles.

- Euh... je disais pas ça pour ça.

- Bon, en l'occurrence, j'ai un peu froid.

- Moi aussi.

Pour résumer, la nuit venait soudainement de se rafraîchir. J'ignorais si cela résultait d'une véritable baisse de température ou d'un ressenti différent dû à l'adrénaline qui redescendait. Avec cette promenade, nous nous étions concentrés sur une occupation simple permettant de passer le temps, pour oublier qu'on le perdait. Quelle heure pouvait-il être ? Vingt-deux ou vingt-trois heures ? Si les prévisions des scientifiques étaient justes, il nous restait donc environ sept heures. Putain, sept heures. Vite, effacer ce calcul, ne surtout pas comparer avec tout ce qui pouvait être fait en sept heures et surtout tout ce qui ne pouvait pas être fait. C'était beaucoup trop de temps mais forcément pas assez. Il ne faut jamais croire ceux qui disent que c'est la conscience d'être mortel qui rend l'humain si miraculeux. Si, dans la vie de tous les jours, nous étions incapables d'oublier que nous allions mourir bientôt, nous ne ferions plus rien, nous serions sclérosés par l'angoisse. Si l'humain arrive à s'en sortir, c'est qu'il sait qu'il va mourir... dans très longtemps, à une date qui ne veut rien dire, il est donc, pour l'instant, immortel. Nous ne savons pas penser la mort. Et même là, alors qu'elle tendait les bras, je n'arrivais pas bien à me représenter ce que cela signifiait. Être rayé de la surface de la terre aussi facilement, dans l'indifférence générale, c'était impossible à visualiser. C'est d'ailleurs pour cette raison que je n'avais jamais eu envie d'enfants, malgré ma trentaine approchant. L'idée qu'ils incarnent un futur où je n'apparaissais plus, un monde qui se passait très bien de moi, me terrorisait.
Quelque part, j'étais gâté. Nous partirions tous ensemble, je n'aurais pas à supporter que d'autres continuent sans moi. Malgré tout, il restait toujours, comme accrochée au porte-bagage de l'angoisse, cette volonté futile de laisser une trace, de marquer le monde de son empreinte, histoire de ne pas être passé pour rien, histoire d'avoir modifié, ne serait-ce qu'imperceptiblement, le cours naturel des choses. Comment laisser une trace si plus personne n'était là pour la voir ? C'est bien joli d'écrire des livres, encore faut-il qu'il y ait des gens pour les lire.

J'avais bien conscience que je ne pouvais pas gagner face à ce genre d'interrogations, qu'il n'y avait aucun moyen de s'en sortir, et que si je restais bloqué là-dessus jusqu'au bout, j'aurais gâché mes dernières heures d'existence. Il fallait que je me concentre sur Anja, elle devait constituer mon unique but, mon ultime raison d'être, parce qu'elle était là, c'était du tangible, du fiable, pas de la symbolique.

- J'ai faim.

- Encore ? On a bouffé y'a à peine deux heures.

- Mon estomac a dû comprendre qu'il avait pris son dernier repas, et il s'inquiète.

- On est bientôt rentré, on pourra grignoter en arrivant.

- J'ai une meilleure idée.

Et Anja s'est engouffrée dans la bouche de métro que nous venions d'atteindre. Je l'ai rejointe juste avant les portiques de sécurité, elle a pris appui sur le lecteur de tickets puis est passée par dessus les battants en plastique avec une facilité déconcertante. J'ai fait de même, en galérant beaucoup plus, manquant presque de rester coincé en haut du portillon. Quand j'ai finalement touché le sol de l'autre côté, Anja me regardait en souriant, hésitant franchement à se foutre de ma gueule.

- C'est dans la charte de l'écrivain, de pas faire de sport ?

- Oh, ça va.

Nous avons continué de marcher, jusqu'à rejoindre le quai. Aucun métro ne circulait, mais étrangement, les panneaux, livrés à eux-mêmes, continuaient d'annoncer la prochaine rame. Les chiffres indiquaient quarante-quatre minutes, il faut croire que même la technologie se sentait chamboulée par l'apocalypse imminente.

J'ai compris pourquoi Anja nous avait fait plonger sous terre. Un distributeur automatique trônait fièrement contre le mur, emprisonnant ses richesses tel une corne d'abondance vitrée.

- Tu as de la monnaie ?

J'ai regardé au fond de mes poches par réflexe, alors que je n'avais jamais mis de monnaie dans mes poches ? Qui garde sa monnaie en vrac dans ses poches ?

- Que dalle. J'ai tout laissé chez Emilie.

- Merde, moi non plus.

- Bon bah allons-y, on va quand-même pas péter le distributeur.

- Bonne idée.

Anja a commencé à prendre son élan pour cogner dans la vitre avec son pied.

- Attends, qu'est-ce que tu fous ?

- Oh, me sors pas que t'as jamais rêvé de faire ça. Aujourd'hui, c'est permis.

- C'est pas plus permis que les autres jours.

- Ce que tu peux être chiant. On va caner dans quelques heures, je te rappelle, je m'en fous de dégrader l'espace publique. Surtout qu'il y a des kitkat à la clé.

- Ma foi. Bon, laisse, je vais le faire.

Elle a laissé échapper une moue désapprobatrice.

- Vu tes compétences en escalade, j'ai des doutes quant à ta capacité à être d'une quelconque utilité. Mais je t'en prie, montre ta force, jeune mâle.

Je me suis placé à distance raisonnable de la grosse boîte et j'ai lancé mon pied comme dans les films de karaté en direction de la vitre. Le bruit a été inversement proportionnel à mon efficacité, autant dire que ça a raisonné dans tout le tunnel. Un deuxième et un troisième coup n'ont pu que faire trembler légèrement la protection, sans l'entamer.

- Bien fait pour toi, tiens.

- Bon bon, je l'admets, je suis pas fait pour rouler des mécaniques.

- J'aime autant. Allez, écarte-toi.

C'était de bonne guerre, chacun son tour.

Anja s'est positionnée légèrement plus près et a effectué le geste que je m'étais imaginé faire, mais que j'avais sûrement foiré. Son pied a carrément traversé la vitre, envoyant voler des bouts de plastique un peu partout. Elle est restée coincée, la jambe en l'air, sa cheville emprisonnée dans l'orifice.

- Ah merde, la conne.

- Bien fait pour toi, tiens.

- Tu as le droit de m'aider, là.

Je suis donc allé écarter un pan de plastique abîmé pour lui permettre de dégager son pied.

- Bon, maintenant, dis-moi comment tu as fait.

- Le talent. Et ceci.

Elle a enlevé sa botte pour me la montrer. Une fine bande de métal l'encerclait au niveau du talon, sans doute initialement présente pour renforcer la chaussure. Pas forcément prévue pour démolir un distributeur, mais ça avait dû jouer.

- Voilà, tu peux te rassurer avec ça si tu sens que ta virilité est en jeu, ou bien considérer que je suis extrêmement douée pour jouer les hooligans.

- Va pour la hooligan.

Anja a plongé sa main dans la boîte éventrée et en a ressorti une poignée de friandises. Nous étions désormais hors la loi pour quelques barres chocolatées. On est les rebelles qu'on mérite. Je sentais surtout que cette entorse finalement légère au règlement signait un point de départ symbolique : nous ne nous embarrasserions plus trop de ce qui était autorisé ou non. Si j'espérais que nous préserverions un certain sens de la morale, nous renoncions à celui du légal.

Nous devions être nombreux, à cette heure de la nuit, à faire des compromis avec l'existence, sachant que nous n'aurions bientôt plus de comptes à rendre. Il n'y a finalement pas plus libre que celui ou celle s'apprêtant à se faire sauter la cervelle.

Anja s'est assise sur l'une des immondes chaises vertes reliées au mur destinées initialement à patienter en attendant le métro, afin de profiter de son goûter nocturne.

- Ça m'angoisse moins, si je fais quelque chose.

Elle cherchait à justifier son coup de pied retourné.

- Je me dis que tant que je continue d'agir, je meurs pas, tu vois ? Du moins, je meurs pas avant l'heure.

- Je comprends.

- J'ai besoin d'un dérivatif.

- Tant que c'est pas sur moi que tu tapes, j'y vois pas d'inconvénient majeur.

 

 

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