Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (33) : Au bout du diamant

Publié le 14 Septembre 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, alela diane, the rifle, apocalypse

Épisode relié au hors-champ précédent mais à un autre moment de la nuit. Logique donc si certains passages/personnages évoqués posent questions, ils seront (peut-être) explicités plus tard.

 

 

Au bout du diamant

 

La nuit prenait un tournant inattendu. Quelques heures auparavant, frappant à la porte d'Anja comme un idiot, je m'étais imaginé attendre la mort seul chez moi en regrettant de ne pas avoir bougé mon cul plus tôt, et voilà que maintenant, je me retrouvais à gérer un cadavre, une crise d'angoisse et une bouteille cassée. Ça vous crée de l'intimité à vitesse grand V. Sans doute que quand le temps se resserre à ce point entre l'existence et son extinction, les actions qui se déroulent doivent obéir à cette compression. Plus de place pour le secondaire, le transitoire, tout devient épique et éternel.

 

- Vu qu'on est là, je vais passer chez moi.

- Tu as aussi à boire ?

- En fait, j'avais prévu de prendre quelques vinyles, j'ai vu qu’Émilie avait une platine.

- Avec Archimède qui est entrain de résoudre son théorème à la con, pas sûr qu'on soit reçus avec les honneurs si on ramène de la musique.

- Dans un monde sensé, la musique passe avant les mathématiques.

- C'est bien le problème, je sais plus où il se planque, le monde sensé. Je t'accompagne.

 

Ainsi, par un heureux concours de circonstances et un raccourci contextuel, on pouvait désormais dire que j'avais ramené Anja chez moi. C'était assez différent de la conclusion d'un rendez-vous étant donné que nous n'avions même pas commencé à picoler, mais on ne chipote pas quand c'est la fin du monde.

J'ai filé vers ma propre platine. Comme tous les vieux cons d'à peine trente ans, je n'achetais plus que des vinyles depuis qu'ils étaient revenus à la mode, les commerciaux ayant enfin intégré que ce ne serait pas des galettes emprisonnées dans une boîte en plastique pétée en deux à la première ouverture qui permettrait de lutter contre la hausse du téléchargement illégal.

Acheter des vinyles nous offrait l'opportunité de participer à la société de consommation tout en donnant l'impression d'être des esthètes vintage à l'écart du circuit.

Devant mes dizaines d'enveloppes cartonnées, je ne savais pas quoi choisir. Nous n'allions pas passer le restant de la nuit à regarder un disque tourner, il me fallait choisir. On parle souvent du livre qu'on emmènerait sur une île déserte, quelqu'un a-t-il déjà réglé la question du dernier album à écouter en cas d'apocalypse ?
 

- J'ai beau être un romantique aspirant à la monogamie, je suis amoureux de beaucoup trop de chanteuses.

- C'est pas grave, les chanteuses, on a le droit.
 

J'ai continué à fureter au milieu des étagères jusqu'à dégoter une pochette sur laquelle se tenait une jeune femme à l'allure amérindienne, prise en photo dans les teintes sépia, comme les filtres qu'appliquent tous les smartphones du monde pour donner l'illusion qu'un cliché de merde est rempli de nostalgie. C'était l'album The Pirate's Gospel, d'Alela Diane. Une chanteuse de folk californienne, que j'avais découverte quelques années auparavant, alors que je me gelais les couilles autour d'un billard dans un bar qui avait renoncé à payer la note du chauffage pour assurer les rentrées d'alcool. Ce petit miracle bâti sur une voix et une guitare m'avait saisi pour ne plus jamais me lâcher, et, par la suite, il m'avait accompagné partout, dans les moments de joie comme dans les déprimes, surtout dans les déprimes.

Ce n'était pas un standard, il aurait peut-être pu le devenir si l'avenir avait eu la possibilité de le dire, ma discothèque regorgeait d'albums qui avaient marqué l'histoire de la musique d'une façon beaucoup plus nette et indiscutable. Mais la grâce doit savoir se faire discrète.

J'ai montré à la pochette à Anja.

- Tu connais ?

- Ça me dit quelque chose. Mais j'ai une mémoire de truite, j'écoute des tonnes de trucs et je retiens jamais, je confonds les noms, les années, si tu savais le merdier que j'ai là dedans...

- Va pour cet album, alors.

 

Mine de rien, c'est un gros risque que je prenais. Je n'avais jamais été vraiment capable de pardonner aux gens considérant Alela Diane comme ennuyeuse, et cela m'avait valu bien des tristesses de fins de soirées.

Comme c'était probablement ma dernière soirée, pouvais-je vraiment m'autoriser plus de tristesse que celle intrinsèque à la situation ?

 

Personne ne devrait mourir en sachant que la chanteuse qu'on aime le plus ne plaît pas à la personne qu'on aime le plus.

Commenter cet article