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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (31) : Le son de l'inertie

Publié le 25 Août 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, apocalypse, be good tanyas, waitin around to die

Suite du hors-champ n°16

 

 

Le Son de l'inertie

 

Perdus dans nos pensées, nous avons atteint un croisement. Les feux continuaient de fonctionner, ils n'avaient, eux, aucune raison de s'angoisser. Une silhouette a bougé sur un banc à quelques mètres, j'ai retenu le bras d'Anja pour qu'elle s'arrête. Il ne valait mieux pas prendre de risques. Mais j'ai finalement reconnu la personne. C'était le SDF que je croisais  quand je partais bosser. Au début, je lui donnais toujours quelque chose, afin d'édulcorer socialement ma culpabilité, puis j'ai fini par ne plus rien donner, par ne plus rien voir. L'homme faisait partie du paysage comme le banc sur lequel il dormait, le béton dans lequel le banc était soudé, le trottoir et les arbres décharnés autour. On s'est approchés.

- Monsieur ?

Le gars s'est violemment retourné, comme sorti du sommeil.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Qu'est-ce que vous faites là ?

J'ai regretté aussitôt cette question débile, il ne s'est pas privé de me le faire remarquer.

- Vous croyez quoi ? Que je vais trouver une baraque sous prétexte que c'est la fin du monde ? C'est chez moi, ici, et pour une fois, ce n'est pas pire qu'ailleurs.

Anja est venue à ma rescousse.

- Vous n'avez personne avec qui passer la nuit ? Vous avez mangé quelque chose ?

Égoïstement, j'espérais qu'elle ne lui proposerait pas de nous accompagner.

- Ça fait bien longtemps que je n'attends plus personne pour passer la nuit. Et manger ne sert plus à rien. On est désormais tous logés à la même enseigne.

Elle ne savait pas quoi dire, et moi non plus. Il fallait maintenant trouver un moyen de se barrer sans paraître impolis, mais la politesse était-elle encore bien nécessaire ?

- Bon, maintenant, si ça ne vous dérange pas, j'aimerais bien m'endormir histoire de ne plus jamais avoir à me réveiller.

Il nous virait, tant mieux.

- Bonne nuit, alors, faîtes de beaux rêves.

- J'espère bien qu'ils feront un effort, c'est leur dernière occasion de briller.

Combien de rencontres fugaces et surréalistes devrions-nous gérer avant la fin de la nuit ? Seraient-elles toutes aussi insignifiantes et inoffensives que celle-ci ? Rien ne nous avait préparé à ça, pas même le cinéma auquel on consacrait nos petits sourires sadiques devant chaque catastrophe. Personne ne pouvait réellement prévoir comment chacun d'entre nous réagirait à l'approche de la conclusion.

Malgré tout, je retrouvais le besoin d'écrire. Ce désir si volatile qui s'emparait de moi avant de me lâcher comme une merde au moment d'affronter la page blanche se faisait intense, violent, dévorant. Je ne savais même pas quoi jeter sur le papier, il fallait juste que j'en jette.

- J'ai envie d'écrire.

Anja m'a regardé comme si je lui avais demandé de coucher avec moi, mi surprise, mi effrayée.

- Là, maintenant ?

- Oui. Ce n'est pas contre toi, hein.

- Pourquoi je le prendrais contre moi ?

- Je ne sais pas.

- Tu veux qu'on rentre ?

- Non non, ça va passer.

- C'est dommage.

- Mais non. Ça ne sert plus à rien d'écrire, personne ne lira.

- Je pensais qu'on écrivait d'abord pour soi.

- Ne crois personne qui te dira ça. On écrit avant tout pour les autres, pour qu'ils nous aiment un peu plus, nous comprennent. Pour créer un contact. Écrire pour soi, c'est de la connerie, on ne fait jamais rien avec soi.

- Si tu le dis.

On a continué à marcher pour se donner une contenance.

- Je pourrais te lire, moi.

- Comment ça ?

- Tu écris et je lis ensuite.

- Je pourrais pas. Mes premiers jets sont toujours infâmes. Si on considère que le résultat final est mieux, ce qui n'est pas dit.

- C'est de l'humilité vaseuse, ça.

- Sans doute.

- Alors quoi ?

- Alors rien. On marche, on profite, fallait que j'écrive avant, c'est trop tard pour les regrets.

- J'en ai plein, des regrets.

- Tu en aurais eu plein même en quatre-vingt ans de vie.

Notre discussion a été interrompue à cause d'une sirène d'ambulance résonnant au loin. Les médecins, les pompiers, les flics continuaient-ils de faire leur boulot comme si de rien n'était ? Peut-être qu'ainsi, ils espéraient contredire les prévisions, peut-être que demain, il n'y aurait rien, et alors il faudrait continuer, encore et encore, prendre en charge les malades, les mourants, poursuivre les casseurs. Catherine nous avait bien dit que l'épicier tiendrait la boutique toute la nuit, parce que sa place était là, alors je ne m'étonnais plus de rien.

Nous avons atteint un petit parc coincé entre deux barres d'immeubles, plus destiné à faire chier les chiens discrètement qu'à y faire jouer des enfants. Un tourniquet côtoyait une triste balançoire et un toboggan à la peinture écaillée. Anja a franchi les battants de saloon faisant office de porte d'entrée. Elle s'est assise sur le tourniquet avant de le démarrer à l'aide de ses pieds. J'ai rejoint le train en marche, et nous avons regardé la ville défiler devant nous en panoramique. Comme nous avions déjà bien entamé le gin dans l'appartement, le mal de crâne m'est rapidement monté, mais la légère brise résultant de notre vitesse de croisière valait la peine de supporter ce petit désagrément. Il me prenait des envies lyriques, je devais éviter de leur laisser le champ libre. Je resterais avec Anja aussi longtemps qu'elle le souhaiterait, j'espérais jusqu'au bout, mais je n'irais pas plus loin.

Elle a sorti une clope de son paquet et m'en a proposé une. Sans doute la cigarette du condamné. Fumer tuait désormais trop lentement pour qu'on ait à s'en soucier. Le tourniquet s'est arrêté faute de soutien de notre part, et le paysage est redevenu statique lui aussi. Après l'effervescence de notre promenade, je sentais l'angoisse retrouver un chemin dans mes entrailles, comme si l'on m'injectait un paralysant. Nous aurions dû emmener la bouteille de gin. Anja a senti le truc.

- Ca va pas ?

- Je sens que c'est à mon tour d'avoir un coup de mou.

- Tu veux qu'on rentre ?

- Il va bien falloir, de toute façon.

Tout se résumait à ça, désormais, ne pas interrompre le mouvement. Bouger restait notre ultime moyen d'envoyer un gros bras d'honneur au ciel qui nous tombait sur la tête.

 

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