Chroniques du Corona - Jours 12 & 13
Chroniques du Corona - Jours 12 & 13
Cher Journal,
Même si j'entretiens avec les mots une relation très précieuse, les chiffres m'ont toujours obsédé. J'ai adoré les maths tant qu'ils étaient au centre des calculs, puis ils ont été remplacés par des lettres, j'ai donc abandonné les maths (malheureusement juste avant de passer le Bac, ce qui l'a rendu compliqué à mener).
Les chiffres, en ce moment, ils débordent. Ils dégueulent de partout. Et je ne peux m'empêcher d'y rester rivé, comme un trader accro à ses fluctuations de capitaux. Sauf qu'ici, ça ne fluctue que dans un sens : à la hausse. Irrémédiable, pas exponentielle comme on l'a beaucoup lu mais de manière suffisamment violente pour que tout le monde soit pris de cours.
L'Italie est empalée par son pic épidémique, espérant chaque jour que le pire soit derrière elle.
En Espagne, c'est de plus en plus grave, les soignants en sont à utiliser des sacs poubelle troués en guise de blouse.
Les Etats-Unis, complètement inconscients et à la rue total sur leur système de santé, ont déjà dépassé les 120 000 cas revendiqués, et ça fuse.
Et le Royaume-Uni, et les Pays-Bas, plus ou moins revenus de leur stratégie merdique d'immunité collective, qui vont payer cher leurs errements. Et la Turquie qui voit ses cas exploser depuis quelques jours.
C'est partout, c'est sans fin, c'est hypnotique. Et chez nous bien sûr. Mais vu qu’Édouard ne laissera personne dire que le confinement a été acté trop tard, on ne va pas s'en priver : il y a eu un retard dramatique dans le déclenchement du confinement. Mais à sa décharge, tous les pays ou presque ont fait la même erreur.
Aujourd'hui, on a appris la mort par le virus de Patrick Devedjian. A titre personnel, ça ne m'a pas empêché d'enrichir mes hamburgers en confit d'oignons, mais on a vu fleurir un peu partout les hommages émus des politiques de droite, et également de gauche, comme Ian Brossat, qui a vanté les mérites d'un homme chaleureux malgré les divergences d'opinion.
C'est ce qui m'insupporte avec la mort (entre autres choses), elle annule tout, c'est un ultime joker qui efface toutes les saloperies. Comme après un match de foot, quand on s'échange les maillots une fois le coup de sifflet final donné.
Sauf que la vie n'est pas un match de foot. Les êtres partent, les actes et les paroles restent. On ne peut pas se priver de critiquer quelqu'un au principe qu'il est mort, au contraire, c'est le moment où on risque le moins de lui faire du mal. Il y a un réel danger à soustraire le politique à la mort, je ne peux m'empêcher d'y voir une symbolique religieuse bien merdique, comme un tabou qu'il ne faudrait surtout pas briser.
Devedjian, c'était un passé à l'extrême droite chez Occident, toute une vie de droite dure, une condamnation perpétuelle du coût du travail et des services publics. Il est mort dans le monde qu'il a contribué à bâtir.
Ni plus, ni moins.