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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Women, de Charles Bukowski : Le dégoût et la joie.

Publié le 13 Juillet 2013 par Asoliloque in écriture, critique, littérature, livre, bukowski, sexe, women

A-t-on le droit d'être un être humain misérable et un écrivain sublime ? Est-il possible de réussir sa vie et son Œuvre ou est-on obligé de faire un choix, à un moment de son existence, entre l'une ou l'autre ? Peut-on sauver son âme en allant sortir la beauté du purin ? Je suppose que je ne suis pas le seul à me poser ces questions quand je lis Bukowski, mais jamais n'avais-je été aussi directement confronté à ces dilemmes. Peut-être même est-il impossible d'aimer Bukowski si l'on ne l'envisage pas sous ce rapport.

 

J'ai lu Women par recommandation de Beigbeder (être humain détestable mais souvent de bon conseil en matière de littérature) dans son Premier bilan après l'apocalypse, et après avoir lu Pulp. Ce livre m'a profondément énervé par moments, ravi par d'autres, m'a souvent fait gagner ma journée avant de me faire perdre les deux suivantes. Il faut beaucoup de talent et sans doute pas mal de flemme pour arriver à faire cohabiter au milieu des pages autant de fulgurances et autant de foutages de gueule. C'est un livre tout en contradictions, tiraillé entre l'amour des femmes et la peur maladive d'être avec elles, entre la volonté ponctuelle de se sortir du trou avant d'y replonger avec complaisance, entre la certitude d'être une merde et celle d'être meilleur que tout le monde.

 

Bukowski-Chinaski (on ne va pas s'emmerder à aller trier le vrai du faux dans ses bouquins, c'est toujours de lui qu'il parle) a un problème principal dont découlent un tas d'autres : il pense avec sa bite. Comme la majorité des hommes, tant on leur a enseigné qu'il le fallait absolument. Mais à aucun moment il n'entre dans le costume du dragueur fier de lui, au contraire, son addiction au sexe le rend profondément malheureux. Parce qu'il sait que ce n'est qu'un leurre, que la chair est triste, que beaucoup de femmes sont là parce qu'il est célèbre et parce qu'elles sont fêlées. Il sait qu'il est laid, alcoolique et insupportable, il baise parce qu'il ne voit pas comment il pourrait s'en empêcher quand des déesses viennent s'offrir à lui. Il aime ça parce qu'en temps normal, un homme comme lui n'aurait personne dans son lit (du moins pas autant que dans le livre), mais au fond, tout ça reste de la mécanique.

 

A l'écrit, cela se remarque, les scènes de sexe, nombreuses, sont stylistiquement expédiées. J'ignore s'il est possible d'écrire des belles scènes de sexe, c'est un des exercices les plus casse-gueule, mais en tout cas, Bukowski ne semble vouloir faire aucun effort sur ce plan. Il semble nous dire : « c'est donc pour ça que le monde tourne ? C'est donc ça mon plaisir principal ? Ça va quand-même pas chercher bien loin. Mais on aurait tort de se priver » Alors il picole, tout le temps, beaucoup, pour oublier la trouille, et surtout, surtout, pour oublier l'ennui. Les filles défilent, tout aussi paumées que lui, parfois elles restent un peu, avant de disparaître.

 

Chinaski ne mérite pas le titre de héros, ni même de anti-héros. Il avance, il rame, c'est une loque au talent d'écrivain génial. Au fond, il ne vit que pour ça. Il aimerait écrire sur les femmes plutôt que coucher avec (ou faire les deux en même temps), il aimerait sans doute être une personne fréquentable, il a échoué, il s'en fout. Il sait que les gens ne changent pas, qu'au fond, on reste qui s'agitent au milieu du hasard, et que sous un masque de culture, nous n'allons pas beaucoup plus loin que les animaux. Chinaski est un vieux con, mais il vous emmerde, sa vie est-elle tellement plus misérable que la vôtre ?
 

« Ça faisait du bien de se sentir à l'abri de ce genre de trucs. J'étais content de ne pas être amoureux, content d'être en froid avec le monde. J'aime être en désaccord avec tout. Les amoureux deviennent souvent susceptibles, dangereux, ils perdent le sens de la perspective. Ils perdent le sens de l'humour. Ils deviennent nerveux, psychotiques, emmerdants. Ils se transforment même en assassins. »

 

C'est l'histoire d'un homme qui aimerait croire en l'amour mais que la raison et la tristesse rattrapent toujours . C'est l'histoire d'un homme qui aimerait oublier sa solitude dans l'alcool alors qui ne fait que la renforcer. C'est l'histoire d'un homme qui sait que le monde n'a aucun sens, qui aimerait s'en foutre, qui dit s'en foutre, mais qui en souffre quand-même. C'est l'histoire d'un homme qui aime trop les femmes pour les aimer correctement, qui se comporte en misogyne parce que la tendresse le fait chialer. C'est l'histoire d'un homme qui écrit parce qu'il faut bien faire quelque chose et que c'est la seule chose qu'il sait faire.

 

« C'est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier ; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose. »

 

C'est l'histoire d'un homme qui aime malgré tout, boit malgré tout, écrit malgré tout. Comme le dit Beigbeder, « il raconte l'histoire de tous ces êtres qui continuent de vivre en attendant plus rien ». Bukowski continue, racle le fond en faisant remonter toute la vase, prend son pied dans la dégueulasserie parce qu'il s'y sent chez lui, mais il ne faut pas s'y tromper, c'est aussi un chercheur d'or. Et des profondeurs, il sait aussi ramener des trésors. Dont il ne sait que faire, donc qu'il nous livre. En écrivant des livres.

 

Women est de cette came-là, un concentré d'émotions paradoxales, avec de la part du lecteur un petit espoir de rédemption pour Chinaski (dont il jugera à la fin du livre si elle a lieu ou non), mais surtout la sensation de se faire emporter dans le quotidien d'une personne qui avait déjà, dès la fin des années 70, senti que la libération (sexuelle, entre autres) annonçait, pervertie par le backlash des Trente Glorieuses et transformée par un capitalisme totalement parasite, un retour de bâton des plus violents. Women porte déjà le nihilisme propre au post-modernisme, et si Bukowski souffre, c'est avant tout d'une époque qui se dévore elle-même.

 

« J'ai pris ma bouteille avant d'aller dans ma chambre. J'ai enlevé tous mes vêtements sauf mon caleçon et me suis couché. Tout allait de travers. Les gens s'accrochaient aveuglément à la première bouée de sauvetage venue : le communisme, la diététique, le zen, le surf, la danse classique, l'hypnotisme, la dynamique de groupe, les orgies, le vélo, l'herbe, le catholicisme, les haltères, les voyages, le retrait intérieur, la cuisine végétarienne, l'Inde, la peinture, l'écriture, la sculpture, la musique, la profession de chef d'orchestre, les balades sac à dos, le yoga, la copulation, le jeu, l'alcool, zoner, les yaourts surgelés, Beethoven, Bach, Bouddha, le Christ, le H, le jus de carotte, le suicide, les costumes sur mesure, les voyages en avion, New York City, et soudain, tout se cassait la gueule, tout partait en fumée. Il fallait bien que les gens trouvent quelque chose à faire en attendant de mourir. Pour ma part, je trouvais plutôt sympa qu'on ait le choix.

J'ai fait mon choix. J'ai pris la bouteille de vodka et ai bu au goulot. Les Russes étaient vraiment fortiches. »

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