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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (7)

Publié le 9 Décembre 2012 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

En cette veille de réveillon du nouvel an, le JT fait sa une sur son marronnier favori en cette période : la neige. On apprend alors qu'à Boussières sur Sambres, ville connue de tous et forte de ses 520 habitants, c'est un peu le bordel, que les voitures sont bloquées, que les gens sont mécontents et que les enfants font des sculptures de glace boueuse. Je me suis toujours demandé pourquoi ils choisissent tel village perdu chaque année plutôt qu'un autre. Tirage au sort ou accointance par le biais de la nièce du rédacteur en chef ? Si ça se trouve, ils nous diffusent les images de l'année dernière, en changeant simplement le nom du trou. Pendant ce temps, la crise continue de gangréner les gens, et ils vont devoir continuer à se serrer la ceinture, parce que bon, il ne faudrait pas qu'ils espèrent en sortir sans cracher leurs tripes. Mais on sort à peine de noël, alors on remet tout ça à plus tard.

 

Mardi

Nous avons finalement opté pour un réveillon à deux. Avant que les choses sérieuses ne commencent, nous coupons tout. Portables, ligne fixe, ordinateurs, télévision. Personne ne pourra venir nous emmerder une fois les douze coups sonnés. C'est une sensation bizarre que ce retour au silence complet, sans parasites, libéré des échanges de mots futiles, des images agressives.
Anna, la musique, l'alcool, et moi. Le temps n'est qu'un arrangement de l'esprit.

 

Mercredi

Une année de plus gagnée sur la mort et l'oubli. Je n'ai aucun souvenir du passage symbolique, j'étais trop occupé à regarder Anna danser toute seule sur Set the grass on fire, d'Elysian Fields. Je n'ai pas réussi à savoir si c'était un cadeau qu'elle me faisait, ou si elle réglait ses comptes avec Jennifer Charles, mais je me suis bien gardé de poser la question. Dans ces moments-là, il faut savoir fermer sa gueule et apprendre à profiter un peu.

 

Jeudi

Euclide rentre enfin de son voyage au bout du monde. Comme à l'accoutumée, on se retrouve dans notre bar favori. Il me lance une liasse de feuilles :

- Tiens, c'est pour toi.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Proust.

- Pardon ?

Je regarde rapidement la pile de papiers, tous noircis d'encre.

- Il y a combien, là, 20 pages ?

- 22. J'ai profité de mon petit périple ensoleillé pour relire Proust. Et je me suis rappelé quand tu m'avais dit que tu pouvais pas l'encadrer. Alors j'ai sélectionné l'essentiel. Tu as devant toi les 22 pages qui prouvent que Proust est un génie. Tout le reste, c'est de l'enrobage parce qu'il était payé au contenu. Mais ça, mon vieux, c'est le pied absolu. Qui sait, ça pourrait te convaincre de lire le reste. La semaine prochaine, je m'attaque à Dostoïevski.

Je connaissais déjà le concept du « quel livre garderiez-vous s'il ne devait en rester qu'un ? ». Euclide vient de le radicaliser en « quels extraits sauveriez-vous de pavés que plus personne ne prend la peine de lire ? »

 

Vendredi

Retour aux affaires courantes. C'est à ce moment que mon ordinateur décide de me lâcher sans raison. Au moment du redémarrage, il me sort un optimiste : « l'outil de redémarrage système va réparer automatiquement les problèmes » avant d'échouer joyeusement en me disant : « l'outil de redémarrage ne peut pas réparer automatiquement cet ordinateur. Envoyez le rapport d'erreur à Microsoft pour déceler les erreurs futures. Cliquez sur terminer pour éteindre l'ordinateur ».
Et c'est tout.
C'est un peu comme si j'allais chez le chirurgien me faire opérer, et qu'au bout d'une heure il m'annonçait : « Ah bah non, en fait, je peux pas vous soigner, et je ne sais pas pourquoi. Vous allez donc mourir. Par contre, on peut garder votre corps pour informer les générations à venir qu'on se casse les dents sur votre cas ».
L'intelligence artificielle fait des progrès de jour en jour pour se rapprocher de la connerie humaine.

 

Samedi

Morceau de la semaine : Goodbye, d'Apparat, avec Soap&Skin au chant. Sans faire injure au DJ allemand, son excellent morceau ne devient miraculeux que grâce à la magie noire de la chanteuse autrichienne. Il peut s'estimer heureux d'avoir créé le réceptacle apte à recueillir sa douce folie.
Je donnerais n'importe quoi pour faire de même avec Anna, arriver à la saisir l'espace d'un instant, rester fervent admirateur tout en devenant chef d'orchestre.

 

Dimanche

Nouvelle venue à la rédaction, où je suis obligé de me rendre vu que mon ordinateur est toujours en rade. Officiellement, la demoiselle fraîchement débarquée n'est pas du tout là pour remplacer celle ayant tragiquement perdu la vie dans le baroud d'honneur de son avion, mais personne ne se fait d'illusion sur sa véritable présence. Du coup, tout le monde semble l'éviter comme si elle portait la poisse. Comme je suis visiblement le seul à ne pas être contaminé par l'obscurantisme primaire de la superstition, je m'en vais faire sa connaissance. Elle se fait appeler Julia Garcia. Comme son nom ne l'indique pas, c'est une grande blonde diaphane aux pommettes hautes, à la beauté typiquement nordique. Pas franchement le genre à passer inaperçue.

- Alors, tu prends tes marques dans cette maison de dingues ?

- J'arrive d'Arras. Tout est mieux qu'Arras. Donc je m'y ferai.

- Je te souhaite simplement de pas terminer comme la précédente à ton poste.

- J'ai eu des échos. Mais je suis plutôt du genre à garder les pieds sur terre.

- On t'a mis au courant de la nouvelle ligne éditoriale ? Ils en sont très fiers.

- Pas toi ?

- Moi, j'en ai rien à foutre. Je bosse discrètement, je suis payé discrètement, et j'essaye de venir ici le plus rarement possible.

- Si ça te fait tant chier, pourquoi tu fais ce job ?

- On me rémunère à écrire des papiers sur des groupes qui m'empêchent de dormir la nuit, donc, honnêtement, je ne me plains pas. Je veux simplement pas avoir à m'occuper des questions administratives, c'est un boulot pour les gens qui n'ont plus d'espoir en rien, je m'en voudrais de les frustrer aussi dans ce domaine.

Instant de blanc durant lequel je la regarde bêtement, trop habitué à faire de même avec Anna.

- Un problème ?

- Euh, non, j'étais juste entrain de me dire que si les walkyries n'avaient pas été vierges, tu aurais très bien pu être une de leurs descendantes.

Julia m'adresse un regard naviguant entre « c'est une tentative de drague moisie ? » et « ok, donc ce mec est totalement dingue ». Finalement, elle renonce à choisir.

- Et sinon, on fait pas d'apéro quand quelqu'un débarque, chez vous ?

Une alcoolique qui se fout de mes débordements mythologico-lyriques, je sens que cette fille va me plaire.

 

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