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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (44)

Publié le 5 Septembre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

 

Je décide de réduire sur l'alcool, moins par souci soudain de ma santé qu'à cause d'un compte en banque dangereusement sur la brèche. Inconsciemment (elle préférait se pendre avec les cordons de la bourse que reconnaître qu'elle ne les tient plus), Anna a également diminué les doses.

Quand on s'arrête de boire, le retour à la réalité est difficile, parce que tout redevient plus triste, plus lent et plus moche. Comme Anna fait partie des rares personnes qui ne perdent pas en beauté au contact de la sobriété, je me limite à la regarder le plus souvent possible pour éviter de voir le reste. Une mèche qui se balade à l'ombre d'une nuque est un spectacle emmerdant au cinéma, mais passionnant dans la vie, surtout si c'est sa mèche sur sa nuque.

 

Les êtres qui nous sont vraiment chers ont la capacité miraculeuse de rendre la banalité émouvante.

 

 

Mardi

 

Il est bien possible que les chiottes ou les salles de bain soient les endroits où les alcooliques prononcent le plus de phrases indispensables. Éloignés momentanément des festivités pour vider une vessie, ils se retrouvent à fixer une faïence blanche ou une tapisserie jaunie avec seulement leur cerveau lessivé pour compagnie. Alors ils parlent, ils résument, ils échafaudent des théories, se promettent de dire un tas de choses importantes, des moins importantes mais quand-même précieuses, des conneries qui sont sûrement drôles, des traits d'esprit qui se cognent contre les murs. Si on allait placer un magnétophone à cet endroit pendant quelques soirées, on aurait assez de contenu pour écrire trois livres. Dont au moins un bon. Bien sûr, l'écoute serait compliquée, parasitée par la ritournelle des besoins naturels, mais c'est comme pour tout, à un moment, il faut bien trier.

 

 

Mercredi

 

Je suis envoyé pour le compte du journal à un festival au sud de Lyon. Même si l'ambiance y est générale plus sympa qu'aux concerts, je n'ai jamais aimé les festivals. On ne choisit pas ce qu'on y écoute, on se retrouve à devoir se taper vingt groupes avant celui qui nous intéresse, ce qui fait qu'on est déjà bourré quand il arrive pour jouer un quart d'heure. On y trouve des tentes, partout, me rappelant de douloureux souvenirs de campings – le camping est le pire endroit de la terre, avant même les cellules de dégrisement et les boîtes de nuit. On y boit des bières dans la boue ou sous un soleil de plomb et y on mange des kebabs en carton. Bref, c'est comme Woodstock, sauf que les fantasmes ont toujours plus de gueule que les pâles imitations une quarantaine d'années plus tard.

Les festivals sont des événements pour les gens qui ont des amis ou qui aiment s'en faire. Par conséquent, je m'y fais souvent chier.

 

Alors qu'une bande de jeunes emmerdeurs nous fait profiter de ses riffs paresseux, je me prends à penser à Anna. Si elle avait été là avec moi, elle serait montée sur scène et aurait viré ces gars bien habillés mais peu réveillés pour prendre leur place.

En attendant, si les absents ont tort, ce sont les présents qui souffrent.

 

 

Jeudi

 

J'ai des livres à peine commencés, des albums à moitié écoutés, des fonds de riz dans mon frigo, un drap pas remis qui se barre de mon lit, et quand je commence une déclaration d'amour, je m'arrête en route. Ma vie n'est qu'une succession d'avortements.

Les années n'en ont rien à foutre, elles continuent de s'égrainer avec une précision suisse (normal, c'est eux qui ont inventé les montres, donc le temps).

 

 

Vendredi

 

En cette période de rentrée des classes, je repense à ces innombrables heures d'ennui, de grisaille et de cartables trop lourds qui ont façonné ma jeunesse. Je n'étais même pas mauvais, même pas cancre, même pas fouteur de merde, même pas racketté, même pas passé à tabac, même pas bourré en cours (j'aurais peut-être dû), c'est peut-être pour cette raison que je n'ai pour souvenir qu'un gros bloc sombre sans aspérités auxquelles se raccrocher, un peu comme le monolithe dans 2001, l'odyssée de l'espace. Il n'y a pour ainsi dire rien à retenir, aucune expérience extatique, aucune découverte miraculeuse, aucun raison valable de ne pas se foutre en l'air. Au début, je n'aimais pas les filles, après je les aimais trop, les cours me rasaient, les récrés me rasaient, les gens me rasaient, je rasais les murs.

 

 

Samedi

 

Alors qu'Anna et Euclide s'affrontent à mort par le biais d'une partie de billard, j'en apprends un peu plus sur Nora restée avec moi à la table :

- Je suis pas sûre de vouloir te dire ce que je fais dans la vie, c'est un peu... particulier.

- Particulier ou chiant ?

- Plus particulier que chiant.

- Dans ce cas, ça devrait pas trop me déranger.

- Je suis médecin légiste.

- Sérieusement ?

- Euh... bah ouais.

- C'est génial, j'ai toujours rêvé d'avoir un médecin légiste dans mon bouquin. Pourquoi t'en es arrivée là ?

- T'as dû comprendre que les gens, c'était pas forcément mon fort. J'ai un peu de mal, en général.

- Tu parles à un spécialiste.

- Donc à l'époque, je m'étais dit que médecin légiste, c'était un bon moyen de fréquenter des contemporains à un stade un peu moins bruyant de leur existence. Et puis j'étais bonne en bricolage, alors découper des trucs...

- Ça a marché ?

- Pour éviter les gens ? Pas tellement. J'ai appris plus tard qu'on passait plus de temps à discuter avec la famille du défunt qu'à charcuter les cadavres. Dans les polars, on a toujours la partie intéressante, les travaux pratiques, mais quand il s'agit de se charger de la paperasse ou de la parlote, y'a plus personne. Pourtant, les passages où tu dois expliquer à la mère que le machin « éparpillé en morceaux façon puzzle » que j'ai tenté de réassembler, c'est son fils, ça vaut son pesant de dramaturgie.

 

 

Dimanche

 

Il est rare que nous quittions le Simple d'esprit pour nous doper à l'alcool et à la nicotine, et je comprends pourquoi. Alors que nous glandons en terrasse, un homme assis derrière Anna lui tapote l'épaule pour l'inviter à se retourner :

- Excusez-moi, mais ma femme est enceinte.

- Je suis désolée pour vous, mais vous inquiétez pas, généralement, ça passe au bout de neuf mois.

Loin de se démonter, le gars précise la raison de son intervention.

- Je veux dire, votre cigarette.

- Ah, elle en veut une ? Je suis pas sûre que ce soit recommandé, mais remarquez, mieux vaut commencer le plus tôt possible.

- Non, votre cigarette la gêne. C'est pas bon pour les femmes enceintes. C'est pas bon pour ma femme.

- Vous comptez me les briser longtemps avec votre numéro du père attentionné ? On est sur une putain de terrasse ! Vous nous avez déjà viré des bars, vous allez quand-même pas nous sortir de la rue ? Allez accoucher dans une écurie et arrêtez de m'emmerder. Vous crèverez du même cancer que moi, on crèvera tous du même cancer, donc si vous comptez bouffer que de la salade bio en buvant de l'eau filtrée, libre à vous, mais venez pas me faire chier avec votre hygiène de vie à la con.

Le gars reste figé sur place une seconde ou deux puis se retourne vers sa femme.

- Viens chérie, on s'en va, on peut pas discuter avec les extrémistes.

Ils abandonnent leurs deux places, les laissant à un silence pesant.

- Quoi ?

- Rien.

- Quoi ?

- J'ai rien dit, moi.

J'en profite pour m'en griller une, ce serait con de ne pas sauter sur l'occasion.

 

  

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