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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (48)

Publié le 5 Octobre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Mercredi

 

Je passe la journée comme un fantôme rôdant tristement dans des couloirs froids et trop grands pour lui. N'ayant pas envie de rejouer la scène du début de semaine et n'ayant de toute façon plus rien à boire, je ne peux même pas picoler pour passer le temps. Je mange quelques chips qui traînent, j'allume la télé qui n'a jamais dû combler un seul problème de solitude dans l'histoire de l'humanité, mais surtout je garde la main bloquée sur mon portable, attendant désespérément qu'il sonne, me retenant tout aussi désespérément d'appeler Anna. Patienter, patienter, ça me fait chier de patienter !

 

Mon portable se met à vibrer à onze heures du soir, je vois le nom d'Anna s'inscrire sur l'écran, et soudain mon impatience se transforme en trouille incalculable.

- Allô ?

- Monsieur... Yann ?

Quelque chose tombe à l'intérieur de moi, peut-être est-ce mon estomac, ou un autre organe secondaire. Anna a sacrément dû abuser de la testostérone depuis son départ pour obtenir une voix pareille.

- Oui.

- Je suis le docteur Étienne Charier, vous connaissez Anna Orlova ? Vous étiez en tête dans le répertoire de son portable.

- Où est-elle ?

- Aux urgences. Elle a eu un accident. Un automobiliste a percuté son véhicule. Vous êtes de la famille ?

- Je suis... son ami.

- Elle est dans le coma. Vous devriez venir à l'hôpital, on vous expliquera en détail.

 

Cette fois, j'en suis certain, l'estomac est tombé, emportant tout le reste avec lui.

 

Anna ne fait décidément jamais les choses à moitié. Mourir reste encore de nos jours le moyen le plus efficace de larguer quelqu'un définitivement.

 

 

Jeudi

 

J'ai galéré comme un chien pour rejoindre l'hôpital, parce que les chiens sont peu habitués à conduire des voitures la nuit, pendant que leur âme sœur est entre la vie et la mort. J'ai grillé suffisamment de feux pour me faire confisquer six permis, mais vu que tout ne peut pas toujours aller mal, j'ai au moins eu la chance de ne croiser aucune force de l'ordre.

 

Étienne Charier doit être habitué aux gardes de nuit. Il a l'air buriné de celui qui boit des cafés dans des gobelets en plastique et qui ne s'éclaire qu'au néon.

- Votre amie a reçu un fort traumatisme crânien suite au choc, c'est ce qui l'a plongée dans le coma. Heureusement, nous l'avons rapidement prise en charge.

- Elle va donc se réveiller ?

- Les mécanismes du coma sont encore peu connus. Elle peut tout aussi bien se réveiller dans cinq minutes que ne pas se réveiller. Sachant que plus l'attente est longue, plus les dégâts sur le cerveau peuvent être importants. Cela pourrait aboutir à des séquelles physiques ou mentales plus ou moins marquées.

Qu'est-il entrain de me dire ? Que si je retrouve Anna, elle sera paraplégique ? Attardée mentale ? Les deux ? Mon égoïsme de compétition commence déjà à peser le pour et le contre : est-ce que je préfère une Anna aux capacités amputées ou pas d'Anna du tout ?

Comme l'écrit Barthes, l'horreur d'abîmer n'est-elle pas plus forte que l'angoisse de perdre ?

- Mais il faut que vous soyez confiant, on a vu des cas bien pires qui s'en sont très bien sortis. Elle va se battre et se tirer de là.

Je suppose qu'il dit ça à tout le monde, il ne va pas balancer « à votre place, je m'inquiéterais, je pense que votre amie n'a pas envie de vivre ».

 

Je m'étais imaginée Anna reliée à plein de tuyaux, mais en fait, elle a simplement une perfusion et une canule nasale. Ainsi qu'un gros bandage entourant le côté gauche de sa tête.

Je ne me rappelle plus si les gens dans le coma entendent ce qu'on leur dit ou si c'est une légende urbaine pour donner une occupation aux visiteurs. Je préfère m'abstenir, pour la simple raison que je n'ai presque plus de voix. Sans compter que les dernières paroles que je lui ai dites n'étaient pas d'une profonde perspicacité, autant ne pas enfoncer le clou.

 

Je m'installe à côté du lit, et m'apprête à laisser défiler les heures, en espérant qu'elles soient le moins nombreuses possible. Euclide m'avait conseillé d'attendre, j'espère qu'il sera satisfait de mon obéissance.

 

  

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