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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (47)

Publié le 2 Octobre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Semaine très longue, donc coupée en plusieurs bouts.

 

Lundi

 

Aux grands maux les mêmes remèdes que d'habitude, mais en quantité plus importante.
Ironie du sort, nous venions de faire le plein. Une bouteille de gin pleine m'attend tranquillement sur l'étagère. Elle ne passera certainement pas la journée.
Je lance le vinyle d'une chanteuse lituanienne et commence, en toute simplicité, à me beurrer la gueule. On croit toujours qu'on boit plus vite à plusieurs, par esprit de compétition ou simplement d'encouragement. C'est faux. Quand on n'a rien à dire à personne, le verre, ou plutôt ici la bouteille, revient plus vite aux lèvres.

A midi, je suis déjà totalement saoul. Pris d'un accès de culpabilité, j'envoie un message à Euclide en tâtonnant sur mon portable en lui demandant de se ramener. Je ne sais même pas pourquoi, si c'est pour qu'il me raisonne ou juste qu'il ait pitié de moi. Puis je recommence à picoler. La vie est simple quand on a un programme clair.

A un moment, je suis entrain de ramper par terre, passionné par les motifs de mon linoléum.

Et la porte s'ouvre, et je vois soudainement des jambes dans un jean. Si je ne m'abuse, ce sont des jambes de fille.

- Anna ?

- Putain, Yann, qu'est-ce que tu fous ?

Du fin fond du brouillard, je reconnais la voix. Julia. Je n'y pige plus rien.

- Hein ?

Elle se précipite sur moi et essaye de me relever.

- T'as pris des trucs ?

- Du gin. Pourquoi c'est toi ?

- Tu m'as appelé, ducon.

- Non. Euclide.

- Tu devais déjà être trop allumé pour bien choisir ton destinataire.Viens avec moi.

Vu que je ne tiens pas debout, elle entreprend de me traîner sur le sol.

- Où on va ?

- Dans la douche. On va te rafraîchir le cerveau. Pourquoi tu t'es mis dans cet état ?

- Anna est partie. Je suis malade mental.

- Ah. Merde.

On arrive dans la salle de bain.

- Allez, aide-moi à t'enlever tes fringues.

- Non...

- Oh, tu vas pas jouer ta complexée. J'en ai vu d'autres. Sinon, je te fous tout habillé sous la flotte.

Je suis progressivement dépossédé de mes vêtements, et rapidement, il y a de l'eau froide partout sur moi, qui à défaut de me dessaouler complètement me remet les yeux en face des trous. Ça dure quelques secondes puis un siècle. Au dehors, des gens ont sûrement eu le temps de faire l'amour, perdre leur boulot, oublier leur gosse dans une fête foraine. Peut-être qu'on vient d'inventer un nouveau vaccin pendant que je me recroqueville à poil dans ma douche, et franchement, je n'en ai absolument rien à foutre. Je prends quand-même conscience du pitoyable de la situation. J'attrape un peignoir et l'enfile péniblement.

- Tu crois que c'est comme ça que tu vas la récupérer ?

- Je suis un con !

- On l'est tous à un moment ou un autre. Si on s'en tenait là...

- Fais-moi pas de leçons, t'es la première à vouloir picoler quand t'en as l'occasion.

- Oui. Dans la joie et la bonne humeur ! Ou du moins dans une ambiance mesurée de fin du monde. Pas à ce point-là. Regarde-toi, on dirait que tu viens de mourir plusieurs fois d'affilée. T'es aussi livide qu'un lapin albinos.

- Et mon lit est vide.

- T'as raison, fais des jeux de mots...Tu aurais dit quoi si je m'étais laissé couler quand Pierre a foutu le camp ?

Et merde. Voilà pourquoi je ne voulais pas appeler Julia, parce qu'elle a vécu la même situation que moi et l'a gérée bien plus dignement, ou du moins sans faire trop d'émules. J'ai soudain l'impression d'être le gamin sortant du train fantôme terrorisé, se rendant compte que les autres se sont fait chier, et voulant à tout prix garder la face. Sans succès.

- Bouge-toi, maintenant, tu me fais de la peine.

- Je m'en fous de moi.

- Si tu t'en foutais de toi, ça te ferait rien qu'elle soit partie. On peut pas toujours dissimuler l'égocentrisme derrière le romantisme.

- Je veux dire que je m'en fous de moi si elle est plus là. J'ai pas de comptes à rendre.

- A partir du moment où tu m'as fait me déplacer, tu dois m'en rendre à moi.

- Encore une fois, c'est pas toi que je voulais appeler !

- Je suis là, maintenant, alors tu te remets les idées au clair.

- C'est pas normal, il n'y a rien de normal, c'est trop compliqué. Pourquoi tu es venue quand-même ?

- C'est ce que les amis font. Emmerdant, mais si on veut se fier au principe global, j'ai pas le choix. Je suis obligée de venir te foutre la tête sous l'eau.

- Tout ça à cause d'un bouquin merdique qui sera jamais édité, tu vas pas dire que j'ai pas le sens des priorités !

- Je sais même pas de quoi tu me parles.

- Laisse-tomber.

Je suis trempé, des cheveux me tombent sur les yeux, j'ai les mains qui tremblent et le cerveau en bouillie. Puis je cours – si tant est qu'on puisse considérer mon mode de déplacement comme une course - aux chiottes évacuer une bonne dose de gin, qui n'aura pas profité longtemps de son séjour dans mon estomac.

 

Quelques heures plus tard sans doute, je suis sur mon canapé.

- Ça va mieux ?

- Toujours là ?

- Fidèle au poste. J'en ai profité pour te préparer un truc à bouffer. Je te préviens, je suis une bille en cuisine, et en plus, t'avais quasiment rien.

- Merci.

J'ai la bouche pâteuse, le tube digestif en vrac, un chien noyé doit avoir meilleure allure que moi.

- Si tu veux, je peux rester ici, cette nuit.

- T'en as assez fait comme ça.

- Dans ce cas, tu me promets de pas recommencer. Tu m'as foutu les jetons, tu sais.

- Je suis désolé.

- C'est à Anna que tu devras dire ça. Ou lui expliquer, j'en sais trop rien. Mais trouvez une solution. Parce que t'es déjà pas bien joyeux quand tu es avec elle, mais sans, tu me donnes envie de pleurer.

- Je te savais pas si sentimentale.

- J'ai mes périodes. Allez, on se mange un bout ensemble, et après je file.

- Julia...

- Quoi ?

- Je te propose qu'on garde cet épisode héroïque pour nous.

- A qui j'irais le raconter ? C'est devenu tellement mainstream, les chagrins d'amour alcoolisés, on me reprocherait l'ennui profond de la situation.

 

Mardi

 

- Je sais vraiment pas quoi te dire.

Je n'ai quasiment pas dormi de la nuit, alternant entre nausées et migraines, et les mots d'Euclide m'arrivent par paquets. Je gère habituellement la gueule de bois, mais quand vient s'ajouter le désespoir, le poids n'est pas le même

- Je ne sais pas ce qui m'a pris.

- Tu as vraiment pensé que si elle avait passé un an en ta compagnie, c'était juste dans l'attente de te piquer un hypothétique bouquin ? Un scénario comme ça, personne oserait le présenter , on se foutrait de sa gueule directement.

- J'ai un sérieux problème.

- On a tous les deux un sérieux problème. Parce que si ça ne s'arrange pas avec Anna, je vais devoir t'empêcher de te suicider, et j'ai d'autres choses à foutre.

- Tu penses que je devrais l'appeler ?

- Tu la connais mieux que moi, mais à mon avis, elle a trop d'ego pour te répondre. Et si elle le fait, elle t'enverra chier. Laisse passer un peu de temps, tu aviseras ensuite.

 

Attendre est la chose que je déteste le plus au monde, surtout dans ces conditions. Mais pour ne pas envenimer les choses, peut-être est-ce une bonne chose que je la mette un peu en veilleuse.

 

  

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