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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (46)

Publié le 27 Septembre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

  

Lundi

 

On pourrait croire que mettre son point final à une œuvre, aussi insignifiante soit-elle, est source de soulagement. En réalité, on est uniquement soulagé de se débarrasser de ce dont on se fout. Quand il s'agit d'un livre, la véritable angoisse commence.

Tout tient désormais sur un document informatique interminable, qu'il va falloir relire, corriger, imprimer puis se retenir de déchirer. Il faut quand-même un sacré ego pour aller convaincre quelqu'un que tout cela a une quelconque raison de quitter cet ordinateur.

 

 

Mardi

 

Je passe la journée à traquer les moindres fautes, mots doubles, répétitions, contresens, phrases que j'avais écrites trop saoul pour me rendre compte de leur médiocrité. Anna travaille beaucoup en ce moment, et pour une fois, je suis content de ne pas l'avoir à mes côtés. Ma tâche s'avère tellement ingrate que je n'aurais vraiment aucune motivation si elle était là. Je sais aussi que j'aurais la trouille en sentant son regard sur mon dos. Jusqu'à maintenant, je ne lui ai rien fait lire, elle qui m'a fait comprendre qu'elle préférait me laisser seul à gérer ça.

 

 

Mercredi

 

Euclide vient me rendre visite, plus pour profiter du hamac que pour m'aider à corriger mon manuscrit.

- Anna a peut-être des idées particulières, mais elles ont le mérite d'être bonnes. Contrairement aux artistes contemporains dont j'ai subi les œuvres hier.

- Pourquoi tu continues à visiter ces expos ? A chaque fois, tu trouves que c'est une arnaque.

- Avec Nora, c'est devenu un jeu. Notre catharsis, en quelque sorte. On accumule une bonne dose de frustration pendant trois heures de visite et on se venge en rentrant. Je te passe les détails.

- Anna rentre bien frustrée de son boulot et serait plutôt du genre à se venger en cassant des bouteilles.

- Chacun ses exutoires. Et tes articles, au fait ? Tu continues de bosser ou tu mises tout sur le bouquin ?

- Non non, j'ai posé un congé jusqu'à mercredi prochain. Il a un peu gueulé mais j'avais des jours d'avance. J'ai pas la prétention de penser que le livre changera grand-chose. Mais il fallait que je règle la question.

 

 

Jeudi

 

L'amour est probablement le plus important des sujets, et pourtant, dès que j'entends quelqu'un en parler sérieusement, il m'apparaît profondément ridicule. Deux possibilités : soit les autres gens ne sont pas aptes à en discuter (on est toujours persuadé d'être celui ou celle qui aime le plus et le mieux), soit personne n'est apte à en discuter, et c'est un domaine réservé à l'art.

Parler d'amour fait toujours naviguer entre deux postures opposées et insupportables : la nonchalance d'un côté et la thèse glacée de l'autre. Soit on s'en fout, ce qui est un manque de respect, soit on analyse, ce qui est un crime.

En fait, la meilleure solution est quand-même souvent de fermer sa gueule.

 

 

Vendredi

 

J'avais espéré qu'en terminant mon livre, je basculerais symboliquement vers un état où je me sentirais libéré des contingences matérielles. Mais non. On reste quand-même soumis à une imprimante qui n'a plus de papier. La venue au monde de mon chef d’œuvre se retrouve conditionnée à l'achat d'une ramette à six euros.

 

 

Samedi

 

Je panique totalement pendant l'impression, me disant qu'il est encore temps d'annuler, que je pourrais faire mieux en m'y remettant à plus tard, que c'était bien joli sur l'écran mais que dans mes mains, ça ne va plus ressembler à rien, ou en tout cas pas à ce que je souhaitais.

 

Je suppose que les futurs pères se posent exactement les mêmes questions durant l'accouchement de leur femme.

 

Fort de cette comparaison que j'aurais bien aimé intégrer dans le livre, je m'offre un verre, afin de donner l'illusion que j'attends d'avoir une raison pour picoler. J'aimerais partager ce moment avec Anna, mais celle-ci se doutant que je risquais d'être légèrement sur les nerfs pendant l'opération – effectuée sans césarienne, elle a préféré aller répéter avec Octaves sanguines.

 

Je ne l'entends pas rentrer, peut-être n'est-elle pas rentrée.

 

 

Dimanche

 

Il convient de faire ici un constat afin de préparer l'instant qui va suivre : la stupidité peut toucher n'importe qui n'importe quand. Et quand elle se mêle à la paranoïa, elle peut faire de dégâts irréversibles en très peu de temps.

 

Je me lève au milieu de l'après-midi, après une nuit mouvementée où j'ai rêvé que mon livre brûlait. C'est en allant vérifier son bien-être sur le bureau que j'apprends la sinistre réalité : le livre n'est plus là. Disparu, évaporé. Les pages délicatement empilées à côté de l'imprimante se sont fait la malle. Alors je deviens dingue, et une idée me coule dans la tête comme du pétrole : Anna est partie avec. Anna n'attendait que ça. Que je termine le livre pour me le voler. Voilà pourquoi elle acceptait de rester avec moi tout ce temps, parce qu'elle savait qu'elle pourrait en retirer un manuscrit franchement neuf.

A cet instant, je pourrais réfléchir, me convaincre que c'est totalement idiot, mais non, je ne vois plus que cette possibilité, aveuglé par cette colère aussi soudaine qu'incontrôlée. Et forcément, c'est le moment que choisit Anna pour rentrer.

Je me jette à moitié sur elle.

- Ça te suffisait pas de piquer le livre, fallait venir me narguer en plus ?

Anna se décompose littéralement. Elle ne pose pas de question, elle a en une demi-seconde compris mon chemin de pensée malade, compris qu'il n'y a pas de solution, que je suis un cas désespéré. Elle pourrait me frapper, tout de suite, me remettre le cerveau en place, mais serait-ce suffisant ?

Elle se contente de me passer devant, de marcher jusqu'à l'armoire du salon, dont elle ouvre un tiroir. Elle en sort le manuscrit.

- Ton livre, espèce de taré. Je l'ai rangé pour pas qu'il s'envole, vu que les pages ne sont pas accrochées.

C'est là que moi, deux paragraphes trop tard, je réalise le merdier dans lequel je me suis fourré, que je ne mérite rien de la part de personne. Anna fait le chemin inverse, passe la porte, la ferme derrière elle sans la claquer. J'aurais préféré qu'elle la claque. Parce que là, ce n'est plus de la colère, mais de la résignation. Anna est partie délicatement, contrairement à ses habitudes. C'est comme si elle m'avait posé la main sur l'épaule, m'avait adressé un sourire compatissant signifiant « allez, je vais y aller, maintenant, oublie pas que le repas est à sept heures et ne tire pas trop sur tes sangles cette nuit ». Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie.

 

Quand l'esprit ne sait plus répondre correctement à une situation, le corps prend le relais : je cours jusqu'à l'évier et vomis pour la première fois depuis 1997.

 

Me voilà bien con dans mon appartement vide, avec un frigo vide, un mur vide et un estomac vide. Pas besoin de beaucoup d'efforts ou d'aller très loin pour faire table rase. Il suffit de donner un coup de pied à la cale qui tenait toute l'étagère et sauter sur les décombres en applaudissant bien fort.

 

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