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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (45)

Publié le 18 Septembre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

 

Tout ne se vaut pas. Mais tout s'achète. Alors autant faire en sorte que les gens achètent un peu plus ce qui le mérite.

C'est pourquoi, désormais, à chaque fois que je rentre dans une boutique de vinyles, je mets mes préférés devant les autres, en espérant qu'une âme perdue choisissant sa musique au hasard sera tentée de se porter sur ceux-ci.

 

 

Mardi

 

- Tu te rappelles de mon con de collègue ?

- Mon cher Euclide, je te signale que c'est ton principal sujet de discussion. Je vois pas comment je l'oublierais.

- Son dernier fait d'armes : son anniversaire.

- Me dis pas qu'il t'a invité ?

- Non non, il m'a juste raconté. Pendant quatre putain de longues heures de montage.

- Les anniversaires, ça fait presque vingt ans que j'ai arrêté de les fêter...

- Visiblement, pas lui. Il avait loué une salle, avec plus de cent invités.

- Faut quand-même avoir un sens du narcissisme assez aigu pour louer une salle à sa propre gloire.

- Et encore, c'est pas le pire.

- Non... ils ont fait un karaoké géant ?

- Pire.

- Un bingo ?

- C'était costumé.

- C'est pas vrai... les gens-

- Les gens devaient venir déguisés comme dans un carnaval de gosses à la con.

- Merde.

- Ça devait être le genre de truc « second degré », où « on se prend pas la tête », avec de la musique pour pas se prendre la tête et de l'alcool qui lui prend bien la tête.

- Tu sais, je me demande souvent si je suis pas malade mental, dans le sens où je me sens pas adapté à la vie en société, qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi. Mais c'est pas de l'incapacité en fait, c'est un choix. Je ne veux rien avoir à faire avec ces gens. Au risque de passer pour un facho, un élitiste, un bobo, je m'en tape, si je tombe sur une soirée de ce genre, je brûle tout. Place nette avec de la fumée au dessus.

- Je devrais arrêter de te raconter ça, ça te met dans le même état que moi.

- Compagnons d'infortune, mec.

 

Et dire que nous n'avons plus rien à boire pour ponctuer cette phrase ridicule.

 

 

Mercredi

 

Anna a toujours les lèvres gercées parce qu'elle se les ronge. Je ne sais pas si on doit considérer ça comme de l'automutilation ou du cannibalisme. Je suis jaloux de ses dents, elles profitent de sa bouche plus souvent que moi.

 

 

Jeudi

 

Je me réveille en pleine nuit (je ne me réveille jamais le jour), le lit est vide et la place encore chaude. Anna s'est donc bien couchée avec moi, ce n'était pas un autre jour. Elle est peut-être partie pisser ou alors elle est partie tout court. Je suis déjà mal quand elle me prévient qu'elle s'en va, alors quand elle ne dit rien... Je vais bien trouver un truc à bouffer.

A la cuisine, Anna est là, assise à table entrain de mettre de la mayo sur du poulet froid.

- Ah, t'es levé ?

- Oui, j'ai cru que tu m'avais quitté.

- Trois heures du matin, c'est un peu rude pour rompre une relation, tu ne crois pas ?

- Rien ne m'étonne plus. Tu me files un bout ?

Anna rompt son bout de viande en deux et m'en jette un morceau. Je m'assois en face d'elle.

- Je savais pas que tu te faisais des casse-dalles nocturnes.

- Qui ne le fait pas ? J'avais chaud, je tournais en rond. Je me suis dit qu'il valait mieux rentabiliser ça en me remplissant le bide.

- La nourriture prend un côté vachement dramatique la nuit.

- Tout prend un côté vachement dramatique la nuit. C'est pour ça qu'on dort mal. C'est pour ça qu'on angoisse. C'est pour ça qu'on fait que manger.

Anna est belle même avec un sandwich en bouche sous un néon faiblard dans une cuisine carrelée. Qui peut décemment décider d'aller dormir tant qu'elle reste levée ? Mes cernes ne sont que des hommages rendus à son existence.

 

 

Vendredi

 

Je réalise avec effarement que mon livre sera bientôt terminé, et que je pourrai enfin nommer ça un livre. Il s'est déroulé une éternité depuis le moment où j'avais exposé ce projet à Agathe. Elle m'avait regardé l'air de dire « oui, c'est bien, mais tout le monde veut écrire un livre, non ? » A l'époque, l'envie d'écrire m'était venue parce qu'il me fallait un dérivatif, Agathe n'aurait pas supporté que je place tant d'espoirs en elle directement. Elle m'aurait pris pour un illuminé. Puis étaient venues ses envies de progéniture, et voilà qu'elle redevenait humaine, et voilà que mon projet de livre s'effondrait parce que mon sujet se faisait la malle. Je n'avais plus devant moi la militante d'extrême gauche qui avait peur du noir mais détestait le soleil, la folle furieuse qui grimpait aux arbres pour accrocher une banderole, la fille qui dansait le tango toute seule pour ne pas se faire emmerder. Non, Agathe était désormais une future maman qui rêvait d'un ventre rond.

Je me suis retrouvé avec un lit vide et des pages vierges.

Aujourd'hui, Anna est là et le bouquin presque terminé. Selon les règles implicites de l'existence, tout devrait se casser la gueule bientôt.

 

 

Samedi

 

Avec Julia, on s'improvise une après-midi picole, parce que la nuit nous fait trop déprimer.

- J'ai pas pu aller au bout avec le mec de l'autre fois, après le concert.

- Comment ça ?

- On est rentrés ensemble, le programme semblait clair, ça me dérangeait pas, c'était juste histoire d'occuper la nuit. C'était un gars sympa.

- Où était le problème ?

- J'ai pas eu envie de ça, sur le moment, j'ai pas compris comment on pouvait avoir envie de ça. C'est pas par peur de passer pour une salope ou je sais pas quoi, ça fait très longtemps que je fais ce que je veux de mon cul et que j'emmerde tous ceux qui voudraient me donner des leçons patriarcales. Je pense juste que c'est pas mon truc. Je peux pas baiser avec quelqu'un que je connais pas, comme ça, sans me prendre la tête. Dès qu'il y a un peu d'intimité, y'a forcément prise de tête. Donc on s'est contentés de refaire une tournée d'alcool et après il est parti. Sans faire chier. J'en ai connu des plus relous.

- Vous allez pas vous revoir ?

- On a pas échangé de numéros, ni rien. On se recroisera peut-être un jour, qui sait... En tout cas, le concert, c'était quelque chose. Anna m'a foutu des frissons.

- Ça fait presque un an que j'ai la chair de poule.

 

 

Dimanche

 

C'est en jonglant distraitement avec la carte de bus d'Anna que je réalise une chose qui m'avait échappé depuis que je la connais :

- Dis, comment ça se fait que tu portes le nom de ta mère ?

Anna attrape une bière et vient s'asseoir dans le canapé à côté de moi, l'air de dire que l'explication va être longue.

- Je n'y suis pour rien, à vrai dire. C'est mon père. Il était tellement fou de ma mère, et tellement fou de la Russie, qu'il voulait sans doute que je le sois le plus possible. C'est sûr qu'Anna Orlova, ça sonne mieux qu'Anna Berger, niveau symbole. Si je me rappelle bien, à l'époque, pour donner le nom de la mère à un enfant, il fallait que les parents ne soient pas mariés et que le père reconnaisse le gosse après la déclaration de naissance. Ils ont dû faire comme ça. Ça paraît con, mais ma mère débarquait de Russie, et me donner son nom, c'était quelque part une manière de lui redonner une importance, de lui dire qu'elle existait directement en tant que femme et personne et qu'il n'avait surtout pas envie de l'écraser avec son histoire à lui, de l'intégrer en faisant table rase de ses origines. Tu comprends ?

-  Je crois.

- Au delà de ça, je pense que mon père espérait inconsciemment que je ressemble au maximum à ma mère, qu'en me donnant son nom, je me rapprocherais plus de ses racines que de mon côté français. Je crois qu'il ne s'est jamais vraiment beaucoup supporté, et qu'il aurait préféré que sa fille soit le portrait craché de sa femme, plutôt que de lui.

- Tiens, je pense que je m'entendrais bien avec ton père.

Anna ne relève pas et reprend.

- Finalement, ça n'a pas marché, j'ai plus pris de lui. Au moins pour le sale caractère. En tout cas, ma famille paternelle a très mal encaissé la nouvelle. Ils ont vu ça comme un affront que sa seule descendance prenne le nom d'une immigrée venue d'un village paumé dans la Russie profonde. C'était pas vraiment des féministes, et pour eux, si ça venait de l'Est, c'était forcément pas net, tu vois le genre. Donc ils avaient double raison de faire leur numéro de gros outrés. Mon père les as tous envoyés chier. Il a coupé les ponts et est parti avec ma mère. Ils ne sont pas quittés depuis. Et il y a un an, apprenant que c'était possible depuis peu, il a également pris son nom. Gérard, Natalia et Anna Orlova. Normalement, le nom s'accorde avec le sexe, chez les russes, mais c'était déjà suffisamment le bordel comme ça, pas besoin d'en rajouter.

 

Je n'en rajoute donc pas.

 

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