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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de sisyphe (42)

Publié le 26 Août 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

 

Lundi

 

Anna revient d'une séance photo, et visiblement, la longue période durant laquelle elle a été éloignée des festivités ne l'a pas aidée à mieux les supporter.

- Tu sais quoi, c'était mon premier mariage gay, aujourd'hui. Que les réacs se rassurent, c'est largement aussi merdique que les mariages hétéros.

- Aucun raison que ça change. Il n'y a pas que l'amour qui transcende les orientations sexuelles, y'a aussi la niaiserie.

 

 

Mardi

 

J'ignore comment travaillent les écrivains officiels. Se donnent-ils des véritables horaires de travail, s'attellent-ils à la tâche comme un ouvrier devant sa machine, sont-ils donc capables de sortir des mots non parce qu'ils ont des idées mais parce que c'est leur boulot ? Je suis à la fois admiratif et terrifié, c'est la même émotion que je ressens quand je vois un musicien déchiffrer un morceau à l'oreille après des années de solfège. Il s'est conditionné pour voir le travail, la technique, par delà l’œuvre d'art. L'écrivain est un artisan qui chaque jour rabote ses phrases, bâtit des structures et des architectures, qui arrive à juguler l'amour, la peur, l'envie pour les retranscrire comme il faut au bon moment.

 

Je suis incapable de faire ça. Je suis incapable d'écrire si je ne me sens pas en danger de mort, si je ne suis pas fou d'amour, si je ne suis pas persuadé que chaque mot supplémentaire me sauvera de la misère et de l'oubli.

 

Par conséquent, mon livre n'avance presque pas, parce qu'il est toujours plus facile de parler d'écriture que d'écrire.

 

 

Mercredi

 

Quand j'étais plus jeune, je m'étais mis en tête de construire un mausolée dédié à moi-même, étant donné que personne n'avait voulu en être la cible. Je disais « mausolée » parce que j'aimais le mot, mais en réalité, le terme « boîte à chaussures » s'y prêtait mieux vu que je ne prévoyais pas d'être enterré dedans et que ça n'avait pas la taille d'un mausolée. En réalité, le terme « boîte à chaussures » convenait bien parce que c'était précisément une boîte à chaussures.

L'objectif était le même que dans ces bunkers idiots où l'on entrepose l'intégrale de Bach (et même pas le premier album du Velvet), des cahiers d'écolier et des répliques de navettes spatiales, au cas où l'on s'autodétruirait accidentellement : faire croire aux générations suivantes qu'on était largement aussi intelligents et sensibles qu'eux, ou, à défaut, qu'on valait quand-même mieux que les insectes, merde. Tous les éléments inutiles de ma vie, donc essentiels pour la caractériser, passaient dans cette boîte, mais les choses sérieuses ont commencé quand j'ai atteint la capacité de stockage maximale. Il a fallu faire des choix : quoi, entre ce vieux ticket de métro dédicacé et ce bouchon de parfum émaillé méritait le plus de passer à la postérité ? Devais-je y placer un livre, un CD, sachant qu'ils prendraient une place non négligeable ?

Afin d'optimiser le nombre d'objets sauvés dans la boîte, je les encastrais le plus efficacement possible, comme dans un Tetris à plusieurs niveaux. Ainsi, plusieurs strates de souvenirs se superposaient comme des couches calcaires, et je ne variais bientôt plus que la couche supérieure. Je ne savais pas si je devais fermer la boîte et en attaquer une autre, ou me limiter à celle-ci et ainsi renoncer à faire témoignage de la suite de mon existence.

La question a été réglée le jour où j'ai ramené une fille qui ne pouvait s'empêcher de toucher à tout (sauf à moi). Elle était du genre à laisser traîner sa main sur les étagères, à dessiner un électrocardiogramme du doigt en suivant les livres disposés au hasard dans ma bibliothèque. « J'ai besoin de toucher les choses pour les sentir, plus personne ne s'intéresse à ce sens, alors que c'est le plus important de tous » me disait-elle. Elle avait peut-être raison, et j'étais prêt à vérifier cette théorie sur elle.

Ma récente et tactile dulcinée était alors tombée sur mon sarcophage à déchets-chers-à-mon-coeur. Mais dans un accès de maladresse touchant (je devrais plutôt dire « lâchant »), elle a fait tomber la boîte qui s'est intégralement renversée sur le sol. Des années de rangement millimétré soudainement foutues en l'air, à l'aide d'un poignet gracile et peu fiable. J'ai regardé le tas de merdes par terre pendant que la demoiselle s'excusait, et je me suis dit que si c'était ça que j'avais l'intention de laisser aux générations futures en guise de résumé, c'est que ma vie ne méritait pas qu'on en dise grand-chose. Ce constat était probablement vrai, mais déjà, à cette époque, les représentations naturalistes m'intéressaient assez peu, j'en ai donc conclu que cette entreprise était vouée à l'échec.

Le lendemain, j'ai jeté la boîte.

Une semaine plus tard, la fille m'a jeté.

La vie aime bien la loi des séries.

 

 

Jeudi

 

- Pourquoi tu as commencé à écrire ?

Anna me pose parfois ce genre de questions, qui nécessiterait en temps normal une réponse développée sur quatre heures et en trois parties, mais qui avec elle doit se régler tout de suite, avant de passer à autre chose. Elle me demande ça comme elle m'aurait demandé si je voulais du café, même si je ne doute pas que la réponse l'intéresse (Anna ne prenant pas la peine d'ouvrir la bouche quand le sujet ne la motive pas).

- Pour séduire ma prof de français.

- Ah. Et ça a marché ?

- J'avais quatorze ans. J'ose espérer que c'était plus un problème de différence d'âge qu'un déficit de talent.

 

Je pense qu'on commence toujours à écrire dans l'optique de draguer quelqu'un, ou juste d'attirer l'attention, bref, de faire une rencontre. Avant de réaliser qu'on ne rencontre que soi, ce qui est très désagréable et surtout limité niveau relationnel.

 

 

Vendredi

 

Le jour se lève et s'en va. Je reste au lit.

 

 

Samedi

 

Le Simple d'esprit est méconnaissable. Les tables ont été regroupées afin de laisser plus de place aux musiciennes et à leurs instruments. Isabelle a malgré tout troqué sa batterie contre une sorte de djembé, ce qui ne décourage pas les curieux se pressant en masse dans le bar. Euclide est là avec Nora, j'ai aussi convié Julia, en somme, les grands de ce monde sont réunis.

Même si Anna n'est pas du genre à faire des concessions, elle a quand-même dû recommander au reste du groupe de jouer moins fort que d'habitude, pour ne pas réveiller le quartier. Mais le sublime n'a que faire du volume, bien au contraire, et dès les premières paroles proférées par ma poupée russe, les gens en oublient presque de boire, de respirer, de penser aux différentes manières de mourir violemment.

Désormais, Anna n'existe plus, plus pour nous. Quelque part, des cordes vocales et de guitare vibrent, s'embrassent, s'embrasent, dansent dans l'obscurité. Nous sommes des voyageurs égarés qui assistons, impuissants, à ce ballet, comme si nous observions une étoile implosée depuis des millénaires. La musique nous parvient déjà morte, déjà envolée, tout s'est déjà joué et il ne reste pour nous que les vibrations, ces traces qui prouvent que ça a vécu, que la beauté a fait escale près de nos carcasses.

Si des gens y sont insensibles, je ne veux jamais les fréquenter.
Dans la mythologie grecque, un des lieux des Enfers était nommé Pré de l'asphodèle, où se retrouvaient les morts qui n'étaient ni assez vertueux pour rejoindre les Champs Elysées, ni assez vils pour être enfermés au Tartare, pour errer indéfiniment sans but, sans émotion, sans substance, sans joie ni douleur.

Ces gens-là auraient parfaitement eu leur place dans le Pré de l'asphodèle.

 

En attendant, même la nuit s'arrête pour écouter.

 

 

Dimanche

 

Anna et ses consoeurs mettent un terme à leur concert peu après minuit, sous l'acclamation de la foule. Michel, le patron, doit sans doute être entrain de faire les comptes pour connaître le pourcentage supplémentaire que lui a rapporté la soirée. Ou alors est-il simplement content de retrouver une ambiance qu'il croyait à jamais révolue.

Les membres d'Octaves sanguines rejoignent notre table, la famille s'agrandit à renfort de chaises disposées aléatoirement. Anna se contorsionne pour venir trouver une place à côté de moi sur la banquette, en prenant bien soin de faire parcourir à son verre le chemin le plus sûr. Il est probable que certains parents ne font pas preuve d'autant de soin avec leurs enfants.

L'atmosphère est étrangement sereine, je retrouve presque ce sentiment d'allégresse qui était le mien lors de notre voyage.

Anna se penche vers moi, je la voudrais encore plus près, elle n'est jamais assez près, il faudrait que je la dévore.

- Qu'est-ce qui va pas ?

- Justement, je crois que tout va bien. J'ai un peu de mal à le gérer.

- T'as de sacrés problèmes.

Euclide raconte à Nora l'histoire des filles dans les coupes de champagne, en lui précisant qu'il ne voit qu'elle dans chaque bulle. Nora ne comprend rien, sinon qu'il se cache derrière ces paroles un romantisme alcoolisé qu'il serait de mauvais goût de reprocher. Elle-même a de toute façon suffisamment forcé sur la picole pour accepter ce genre de déclaration sans trop discuter.

Même si le concert est terminé, il règne encore dans le bar une effervescence que je n'avais pas vue depuis un bout de temps, Octaves sanguines a décidément fait un carton. Alors que j'entame mon sixième gin tonic – j'ai décidé d'accompagner Anna sur les mêmes bouteilles, je sens que je navigue entre deux états opposés, que le numéro d'équilibriste auquel je m'astreignais sans trop de mal depuis le début du concert est entrain de se casser la gueule. L'angoisse monte doucement, elle trouve toujours une infiltration pour se faufiler.

Julia, de son côté, semble s'être remise de ses derniers affres et rigole avec un gars assis à la table de derrière. Impossible de savoir si elle fait semblant, il est déjà suffisamment difficile de savoir quand on fait soi-même semblant.

Il me faut de l'air.

- Tu m'accompagnes ?

Anna consent sans discuter. Dehors, je pose mon cul sur le rebord d'un gros pot pour plante en plastique. Anna se demande sans doute dans quelle direction je vais bifurquer, le lyrisme extatique ou la grosse déprime de fin de soirée. J'essaye à tout prix de rejeter la trouille, ce soir je ne manque de rien, ma muse est à quelques centimètres de moi, il ne pleut même pas.

- Ça devrait pas être si compliqué de trouver les choses simples.

Anna, faute de place à côté de moi s'assoie sur mes genoux et me lance :

- Tu devrais la noter, celle-là, c'est une belle phrase à la con pour boucler un chapitre.

Dont acte.

 

  

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