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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (41)

Publié le 19 Août 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

 

Lundi

Il y a des êtres qui vous broient. Parce qu'ils apparaissent tellement vivants que c'en devient douloureux de les voir. Il est peut-être possible de s'habituer à la beauté, pas à la présence. Dans la mythologique grecque, Sémélé force Zeus à se présenter sous sa forme divine. Or les êtres humains ne sont pas capables de supporter la vue d'un dieu. Aussi, quand il accède à sa demande, Sémélé s'embrase comme un marshmallow dans une soirée lycéenne.

Anna a un pouvoir similaire, sans soutien céleste, ou alors me cache-t-elle un tas de trucs. Elle existe trop. Et c'est terrorisant pour ceux qui n'arrivent en général pas à exister assez, c'est à dire moi, déjà. Avant de la connaître, j'avais l'impression que des filtres étaient fixés constamment devant mes yeux, de la ouate déposée au fond de mes oreilles, comme si je n'étais relié au monde que par une vague conscience comateuse. Anna m'a massacré, déchiré en petits bouts, parce qu'il faut au moins cela pour se réveiller. Aimer, ce n'est ni se regarder l'un l'autre ni regarder ensemble dans la même direction, c'est regarder tout court. C'est regarder pour la première fois. Et c'est déjà suffisamment miraculeux pour ne pas en rajouter dans l'aphorisme bas de gamme (n'est-ce pas Saint-Exupéry ?).

L'essence de tout passe par les sens, alors il faut commencer par les ramener à la raison.

 

Mardi

Anna tourne en rond depuis notre retour, et fait bien plus de dégâts qu'un lion en cage. D'une humeur massacrante, sa fameuse présence s'accompagne d'un nuage orageux. Ce ne sont pas des signes forcément faciles à deviner, étant donné qu'elle a toujours l'air d'être en colère, même quand ce n'est pas le cas. Tout se joue aux détails qui font varier l'existence, à une bouche un peu plus pincée, des épaules un peu moins relâchées, des verres descendus un peu trop vite. C'est comme en mathématiques où une réponse ne peut être « un peu » fausse. Souvent, dans la vie, la différence entre « un peu » et l'année lumière est une affaire de distinction purement théorique.

En réalité, c'est le merdier.

Et moi, je n'ai comme proposition pour l'aider à gérer ce merdier qu'un hamac désormais accroché ridiculement à mon mur. D'ailleurs, ce mur apparaît toujours aussi vide, il faudra que je fasse quelque chose.

C'est au Simple d'esprit qu'une idée me vient.

- Dîtes, patron, ça vous arrive de faire jouer des groupes ici ?

- Oh, on faisait ça, à une époque, mais on a eu des gros nuls pendant une période trop longue pour mes esgourdes alors on a arrêté le tir. Et puis maintenant, les jeunes, ils sortent directement leurs albums sur internet, ils se font plus chier dans des bars comme le mien.

- Et si je vous en proposais un ?

- Ça dépend si c'est fiable.

- C'est fiable, je connais toutes les nanas qui le composent. Vous les avez sûrement déjà vues, elles sont venues quelques fois. Ou au moins Anna, on est un peu des clients réguliers.

- Anna, la brune, genre fille de l'est ? Ah mais d'accord, tu veux me refiler le groupe de ta gonzesse !

- C'est pas parce que c'est ma gonzesse, c'est parce qu'elles font des sacrés morceaux. Je vous promets qu'elles cassent pas la vaisselle.

- Moi, tant qu'elles mes cassent pas les oreilles...

- Du coup, ça vous va ?

- Le samedi soir, ouais, quand y'a un peu plus de monde, je peux leur aménager un coin là-bas, c'est vrai que c'est pas loin des chiottes, mais bon, c'est où y'a le plus de place.

- Ça ira nickel. Merci beaucoup.

- Oh, entre toi et moi, ta gonzesse doit sûrement me faire 60% de mon chiffre d'affaires sur le gin. On va dire que c'est un échange de bons procédés. Par contre, je me disais un truc...

- Hum ?

- Comment t'as fait pour t'attraper une nana comme ça ? On a toujours l'impression qu'elle va séparer la terre en deux.

- Tous les gens qui me le demandent chaque semaine n'arriveront pas à égaliser le nombre de fois où je me le demande moi-même. Mais je vous rassure, on s'y habitue pas.

 

Mercredi

A mon grand soulagement, Anna ne me reproche d'avoir pris les devants, au contraire.

- J'ai appelé les filles, elles sont pas disponibles ce samedi, mais celui d'après, on va pouvoir recommencer à faire chauffer les guitares. J'ai hâte de voir ce que vaut cette main fraîchement libérée.

- Essaye d'y aller mollo, ça serait con de rechuter.

- Écoute, très cher, il faut savoir si tu préfères me voir sur scène ou dans la salle à boire des canons.

- Parce que sur scène, tu comptes pas boire de canons ?

- Si, mais dans un cadre professionnel. Je ne peux donc pas vraiment m'y soustraire.

Anna a toujours eu une vision bien à elle du monde du travail.

 

Jeudi

Il faut toujours que je boucle mon article spécial canicule. Je vais ressortir Elysian Fields et Anthony and the Jonhsons de mon placard à merveilles, les deux groupes offrent chacun une idée de la sensualité qui feraient passer n'importe quel clip sur une île avec mecs bodybuildés et filles dénudées pour un mémoire universitaire consacré à la frigidité.

 

Vendredi

Dans les livres, le héros ne va jamais au supermarché. Il ne va pas hésiter entre des fraises espagnoles et un ananas réunionnais avant d'opter pour les pêches italiennes. Il ne va pas traîner son caddie entre les familles se jetant des paquets de farine à la figure, il ne va pas chopper de crise d'angoisse dans ce temple résonnant en l'honneur de la sainte consommation, il ne va pas comparer les étiquettes pour choisir le prix au kilo le moins élevé, il ne va pas glisser sur un bout de glace fondu à côté de l'étalage à poissons (norvégiens, eux).

Pourquoi ? Parce que personne n'en a RIEN A BATTRE.

J'aimerais à ce titre terriblement vivre dans un livre.

 

Samedi

Dans les soirées, la personnalité des gens peut se révéler à la simple manière qu'ils ont de boire leur(s) verre(s).

Il y a celui (ou celle, les hommes et les femmes sont égaux face à l'alcool) qui boit doucement sa bière, du bout des lèvres, sirotant délicatement en comparant du coin de l’œil le niveau de liquide de son propre verre et celui des autres, dans l'optique d'en avoir toujours un peu plus et d'être le dernier à finir sa pinte. Il a tellement peur de manquer qu'il veut au moins garder l'avantage de se retrouver face au vide le plus tard possible.

A l'inverse, il y a celui qui décide de boire une nouvelle gorgée à chaque fois qu'il est en passe de poser son verre, ce qui aboutit à un mouvement de va et vient entre la table et sa bouche assez ridicule. Il est convaincu de ne rien avoir à dire d'intéressant donc il justifie son silence par cette activité ininterrompue. Il est ivre rapidement, il boit ainsi encore plus vite. Persuadé d'être rodé à ce jeu d'aller retour, il finit par se renverser sa bière sur les genoux.

Il y a celui qui joue avec son verre. Il essuie la buée, fait des dessins avec le cercle de flotte laissé sur la table par la choppe et n'écoute rien à ce qu'il se raconte autour de lui. Il sait qu'il n'a rien à faire là mais il ne veut pas foutre le camp, parce que personne ne le suivrait. Non seulement il s'emmerde, mais il finit par boire une bière tiède.

Il y a celui pour qui boire est une affaire sérieuse, qui au moment de biberonner s'échappe du monde des humains pour intégrer une dimension entièrement dévouée à sa réflexion et sa volupté. Les névroses quittent alors le plan terrestre pour se déverser en cet ailleurs, ce qui pourrait laisser penser que celui-là souffre moins que les autres, alors qu'en fait, il règle ses affaires derrière un rideau d'alcool. Anna est de cette frange-là. Il ne faut pas s'aviser de la faire chier quand elle est occupée avec son gin.

Et enfin, mon préféré, il y a celui pour qui la bière est une ponctuation au discours. Il se lance dans une grande diatribe dont les principaux arguments sont la passion et l'éthylisme, il espère que personne ne le contredira parce que les avis contraires le rendent malheureux, et il termine sa phrase par une gorgée bien sentie. Les avantages sont nombreux : ça ajoute de la dramaturgie, le fameux côté poète maudit, ça fait croire qu'on a fermé sa gueule parce qu'on voulait boire et non parce qu'on ne savait plus quoi dire, et surtout, surtout, ça évite de se retrouver sans rien faire. Car la peur est toujours l'ennui, donc la solitude, donc la mort, donc l'oubli. C'est pourquoi il se trouve souvent à porter un verre vide à ses lèvres, afin d'éviter la crise d'angoisse.

J'en sais quelque chose.

Généralement, à ce moment-là, Leonard Cohen chante Everbody Knows, comme ça tout est raccord.

C'est aussi à ce moment-là qu'on réalise que les longues soirées sont toujours trop courtes, trop tristes et trop vastes.

 

Dimanche

Je passe désormais tellement de temps à écrire que même dans mes rêves, je ne fais plus la distinction entre le fantasme et la réalité. Les bouts de vie résiduelle que je crois décerner au fond des songes se révèlent être en fait des anciens rêves que j'avais déjà pris à l'époque pour de véritables souvenirs. Un jour, je vais me réveiller, Anna n'existera pas, et je serai employé du mois dans un magasin de bricolage.

 

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