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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (40)

Publié le 11 Août 2013 par Asoliloque in journal, sisyphe, écriture

Lundi

Il ne faut pas trop en vouloir aux artistes qui se droguent, ni même aux gens. Leur but est simplement de rendre la beauté un peu plus accessible. Certains y parviennent sans l'aide de substances plus ou moins licites, mais ce n'est pas le cas de tout le monde, et ce n'est pas toujours une simple question de volonté. Pourquoi reprocher à ceux qui espèrent approcher de plus près ce qui les rendra moins malheureux d'utiliser les moyens à leur disposition ? Ils ne font généralement de mal à personne, et même s'ils s'en font à eux-mêmes, c'est parfois le prix à payer quand on n'arrive à rien d'autre.

 

Mardi

Alors que nous en terminons avec les cartons, Anna juge bon de tirer un bilan de cette folle aventure archéologique qui nous occupe depuis un bon bout de temps.

- En fait, si l'on résume, ta vie ne ressemble à rien. Elle n'a strictement aucun sens.

- Ça me paraît être un constat cohérent.

 

Mercredi

Le déblayage de mon merdier m'oppose à un nouveau problème, assez symptomatique de mon existence : le vide. Je me retrouve avec un pan entier de mur libéré de toute emprise, il va donc falloir que je trouve un remplaçant aux cartons. Anna, pour changer, vient à ma rescousse :

J'aurais bien une proposition, mais je sais pas si elle va te convenir.

- Tu sais à quel point ton avis m'est précieux, alors je t'en prie.

- Et si tu mettais un hamac ?

- Pardon ?

- Tu accroches un anneau à côté de la fenêtre et un autre sur le mur d'en face et tu tends un hamac entre les deux.

- Pourquoi faire ?

- Pourquoi faire ? Existe-t-il au monde un plus bel étendard de la fainéantise que le hamac ?

- Dis tout de suite que je suis un glandeur.

- Je le dis tout de suite.

- Si je mets un hamac, tu viendras plus souvent ?

- Mais je suis toujours là ! A part quand je bosse et que je baise ailleurs.

- Ah ça suffit !

- Si on peut plus déconner. Bon, va pour le hamac ?

- J'ai jamais écrit dans un hamac, ça peut être une expérience intéressante.

Au dehors, le jour se lève, toujours sans raison. Sûrement à tort.

 

Jeudi

Pour une fois qu'Euclide est à peu près stable sentimentalement parlant, il faut que ce soit le boulot qui vienne l'emmerder. La menace vient d'un nouveau collègue, avec qui il est tenu de pratiquer ses montages documentaires.

- Sans déconner, je sais pas où ils ont trouvé ce mec, il est aussi con qu'un tabouret. Et le tabouret, il ferme sa gueule ! J'avais jamais vu ça.

- Il est si mauvais que ça ?

- Il est horrible. Il brasse, il brasse, surtout de l'air, il arrête pas de parler, de sa vie de chien, de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère... sérieux, je pensais que le coup de la belle-mère, c'était que dans les sketches des humoristes ringards. Y'a encore des gens qui s'engueulent avec leur belle-mère ? Il suffit de pas la voir. Bref, depuis qu'il est là, on avance plus, je vais finir par me faire souffler dans les bronches. Et tu sais le pire ?

- Non ?

- Il est gentil ! Ce connard est d'une sympathie à toute épreuve, du coup, je culpabilise à l'idée de l'envoyer chier. La gentillesse est vraiment la pire qualité de ceux qui n'en ont pas.

- Faut pas craquer, ça serait con.

- C'est déjà fait. L'autre soir, je suis rentré, et j'ai défoncé ma télé.

- Comment ça ?

- Je l'ai allumée, j'ai tenu cinq minutes, et après, je l'ai démolie à coups de masse.

- Je croyais que t'avais arrêté de la regarder ?

- Pour le coup, là, on peut dire que j'ai vraiment arrêté. Ça m'a fait un bien fou.

- Et Nora, elle en pense quoi ?

- Nora est bien contente. Elle m'a toujours dit que le meilleur moyen de devenir dégénéré mental était encore de prendre des cours devant le petit écran. Je pense qu'il y a bien d'autres moyens d'y parvenir, mais c'est déjà ça en moins.

 

Vendredi

A l'image de la vie, le cinéma ne se sauve à mes yeux que grâce à la nuit. Son impact est tellement plus puissant à ce moment-là que c'est à se demander comment certains osent encore tourner le jour. Des gens courent dans la rue mouillée, une femme fume une cigarette à la fenêtre en soutien-gorge noir, des amoureux neufs cherchent à ne pas mourir tout de suite, des verres se vident et se remplissent à la lueur des bars, ailleurs un apprenti tailleur s'éprend d'une actrice aux cheveux fins. En bref, il ne se passe rien mais c'est passionnant. A la différence de la journée où tout le monde s'agite dans un ennui mortel. La nuit et les films ont pour point commun de condenser la vie des êtres en quelques heures. Il n'y avait rien avant, la suite ne nous intéresse pas.

Les gens qui ne vivent que la nuit sont des réalisateurs passés maîtres dans l'art de l'ellipse. Si tout ne peut être dit du crépuscule à l'aube, c'est qu'il faut couper. Des amants parfaits devraient régler la question avant le retour du soleil, s'épargner les douloureuses déconvenues des matinées poisseuses, se consumer en même temps que la lune.

Toute fin de film doit être une mort, petite ou grande.

 

Samedi

Julia me renvoie la politesse en me payant un resto, j'ai l'impression de ne plus manger chez moi, en ce moment, ce qui n'est pas pour me déplaire, étant donné l'état de mort cérébrale de mon frigo.

- J'ai décidé de me reprendre en main. Je ne vais quand-même pas me morfondre éternellement pour un mec comme ça.

- Vous ne devriez vous morfondre pour aucun mec en général, en fait, je t'assure qu'on le mérite pas.

- Quoiqu'il en soit, je me remets sur les rails.

- Rassure-moi, tu vas pas t'inscrire sur un site de rencontres ?

- Ça va pas ? Je préfère encore me marier avec une chèvre.

- Du coup, quoi ? Tu vas devenir végétarienne ? Te mettre au saut à l'élastique ? Aller courir avec un podomètre ? Fais attention, on fait beaucoup de conneries quand on déprime.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Je continue simplement ma vie comme avant.

- Ah bon. Bah, très bien. C'est quoi la première étape ?

- Se murger la gueule.

- Tu pouvais pas en venir au fait dès le début ? Je commençais à flipper, moi. On commence quand ?

 

Dimanche

Mon rédacteur en chef, qui n'est jamais à une idée à la con près, nous livre son dernier projet de ligne éditoriale.

- J'ai pensé qu'on pourrait faire un numéro spécial.

J'échange un regard inquiet avec Julia, dont la traduction pourrait se résumer par « oh, putain... ».

- Un numéro spécial canicule !

- C'est à dire ?

- Tous vos articles devront avoir un rapport avec la chaleur. Par exemple, Yann, toi qui t'occupe de la musique, tu pourrais faire un truc sur les morceaux hot, qui bougent, quoi, un peu sexy.

- Tu veux dire sur les tubes de l'été merdiques où des gars qui ne savent pas chanter s'entourent de femmes à poil remuant du fion ? Plutôt me couper les couilles avec une scie rouillée.

- Oh, tu trouveras bien quelque chose. Mais il faut que ça corresponde au thème !

- On va bien se marrer.

Les éléments autour de la table réfléchissent un moment à la manière de concilier efficacement leur domaine d'activité et les nouvelles directives. La salle est pleine du silence assourdissant de se prendre la tête, pour paraphraser approximativement Aragon. Julia, qui visiblement, a retrouvé son goût pour le cynisme, clôt la discussion :

- Et pour moi, qui m'occupe de l'internationale, les attaques aux produits chimiques en Syrie, c'est suffisamment chaud, ou faut que je trouve quelque chose qui bouge plus ?

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