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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (39)

Publié le 3 Août 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

J'ai toujours détesté les hommes, mais je dois reconnaître que j'ai une aversion particulière pour ceux qui sont en couple, ou du moins ceux qui s'affichent comme tel, agrippés au bras de leur demoiselle, tous fières de pouvoir présenter au monde leur dernière prise. Il suffit de les voir toiser l'assemblée à la recherche d'un potentiel concurrent pour remarquer dans leurs yeux une soudaine régression de plusieurs millions d'années d'évolution. Désormais, il ne s'agira plus pour eux de se comparer la bite, mais leurs femmes respectives.
Euclide, de toute évidence, n'appartient pas à cette espèce, ce qui explique sans doute pourquoi j'arrive à le fréquenter. Il se présente aux côtés de Nora avec la timidité propre à ceux tout étonnés qu'on ait exaucé un souhait improbable, l'air de dire « excusez-moi, je n'ai pas compris pourquoi elle m'a choisi, je vais faire du mieux que je peux ». Il se tient légèrement en retrait, ne voulant pas faire tâche dans le tableau, ou alors simplement pour pouvoir la regarder sans trop tourner la tête.

C'est donc ce soir, au Simple d'Esprit, que je rencontre Nora pour la première fois. Ses parents devaient être voyants car sa ressemblance avec Norah Jones est assez frappante, ou bien est-ce le prénom qui me fout dedans. Elle a la beauté tendre, des longues mains blanches. Elle se déplace avec légèreté, discrétion, ne semble jamais vouloir imposer son corps à la vue des autres. Je comprends pourquoi Euclide s'en est épris. Ils semblent tous les deux préférer se rappeler du monde plutôt que l'inverse.
Anna observe l'arrivée en sirotant son gin, elle se demande peut-être si Nora représente un danger... ou une amante potentielle. A moins que je ne recommence à me faire des films.

Nora parle doucement, elle économise ses mots, ou plutôt les choisit, ce que font peu de gens. Elle semble n'en avoir rien à foutre d'être cultivée comme tous ceux qui sont réellement cultivés. Elle boit des piña coladas mais n'en fait pas une histoire. Elle ne nous parle pas de son boulot qu'on ne connaît pas, ni du temps qu'on connaît, ni de l'actualité dont on se fout.
En bref, Nora est une personne qui m'apparaît hautement recommandable.

 

Mardi

Devant la chaleur écrasante, je laisse le lit à Anna et me contente du canapé. Autant ne pas suer sur l'autre. Du coup, ça donne une ambiance de très vieux couple, ou bien de couple très moderne, comme quoi, l'Histoire est cyclique. Les insomnies qui nous avaient quitté lors de notre voyage reviennent en force, inhérentes au climat. De longues plages de plaintes s'étendent sous la torpeur, on picole désormais uniquement pour se désaltérer.

Anna se plante face à un vieux ventilateur pourri dégoté dans un des cartons, qui décidément abritaient bien du merdier.

- Tu penses que si je meurs, je serai comptée avec les vieux de la canicule ?

- C'est pas dans mes projets de te laisser mourir.

- Sans déconner, j'ai l'impression d'être une serpillière abandonnée dans son seau.

- Dis pas ça, comment je vais pouvoir justifier que je fantasme sur une serpillière ?

- Ça, c'est votre problème, très cher.

Je passe distraitement les doigts dans ses cheveux humides, ils prennent des directions encore plus improbables que d'habitude, eux-aussi perdent la tête.

 

Mercredi

Je n'aime pas l'odeur du goudron fondu au petit matin.

 

Jeudi

C'était prévisible, la nature nous enseignant depuis la nuit des temps les lois de l'équilibre, il ne peut y avoir après le beau temps que la pluie. Donc après la canicule, que l'orage. Avec coupure de courant à la clé.

Le blackout est au XXIème siècle la manière la plus rapide et efficace de se sentir comme une merde. Il suffit de revenir à l'époque de la préhistoire pour redevenir un homme de Cro-Magnon. Ainsi, alors qu'on se cogne contre tous les meubles à la recherche d'une lampe torche, dont on avait eu la flemme de changer les piles, on réalise soudainement que la suprématie de l'humain ne tient qu'à un fil électrique.

- Tu n'as pas des bougies ?

- Non, je n'ai pas de bougies ! Qui a des bougies, franchement ?

- On devrait peut-être vérifier dans tes cartons, vu ce qu'on y a trouvé depuis le début, sait-on jamais.

Dans le noir, les accents discrètement slaves d'Anna ressortent. Le tonnerre ponctue ses propositions.

A la campagne, quand le courant saute, on se retrouve isolé, on guette par les fenêtres à la recherche d'une maison où la lumière serait revenue, en espérant que tout le monde est touché de la même façon. En ville, quand le courant saute, on rencontre ses voisins pour la première fois. Quelqu'un frappe à ma porte, je suis surpris de découvrir un homme chauve, genre Bruce Willis petit volume.

- Excusez-moi, je suis votre voisin du dessous, vous auriez des bougies ?

Je jette un petit regard à Anna qu'elle ne saisit que grâce à la lueur de la pleine lune perçant par la fenêtre, signifiant « tu vois, je t'avais bien dit que personne n'a de bougies ».

Nous congédions poliment l'intervenant et nous retrouvons seuls.

- Et si on sortait ?

- T'as vu ce qu'il tombe dehors ?

- Justement. Ça nous rafraîchira.

- Tu pourrais pas faire comme les autres filles, avoir peur de l'orage ?

- Si tu voulais être avec une fille, fallait trouver quelqu'un d'autre.

- Non, on sort pas. Si tu te bats contre un éclair, il gagne.

- Oh, ce que tu peux être chiant, quand tu t'y mets.

S'engueuler dans l'obscurité rajoute une tension mélodramatique assez intéressante. Mais peut également gaver très rapidement.

 

Vendredi

Cet épisode de la coupure d'électricité me ramène une dizaine d'années en arrière, durant ma folle jeunesse, alors que je passais le week-end en compagnie d'une demoiselle aussi belle que concernée par ma tronche, même si nous venions de partager quelques moments intimes. J'avais espéré ces deux jours comme un huis-clos dédié à combler nos égocentrismes respectifs, sans le concours du monde.

Mais elle avait voulu briser le charme, faire intervenir le autour, le ailleurs, le secondaire dans cette maison que je croyais fermée à double-tour.

- Dis, tu veux pas que j'invite quelques potes ? On pourrait faire une soirée cool.

- Pourquoi, je te suffis pas ?

- C'est pas ça, mais plus on est de fous plus on rit.

- Plus on est de fous, moins on s'entend, surtout.

- Quel rabat-joie.

- On est pas bien là ? Faut rameuter tous les blaireaux du quartier ? T'as tellement peur de te faire chier ?

Elle était allongée sur le lit, elle avait de jolis coudes, et je ne dis pas ça par romantisme, elle avait vraiment de jolis coudes. Et des poignets très réussis. Mais je la sentais déjà décrocher, elle ne m'écoutait plus ; à dix-huit ans certains semblent développer une carapace naturelle et immédiate aux discussions un peu trop impliquées.

On n'avait pas invité de potes. Mais elle était partie en vacances avec eux la semaine d'après et je n'avais dès lors plus eu que de vagues nouvelles, ballottant tranquillement sur les flots de l'indifférence la plus complète. Il faut croire que les gens, a fortiori moi, étaient vite oubliés en cette période bénie.

Je faisais toujours semblant de ne pas être atteint, au fond j'avais la certitude qu'il existait des choses plus graves, mais en réalité ça me touchait au centre, ça venait manger quelque chose tout près de l'estomac, ça me laissait des aigreurs, des douleurs sourdes. Ces douleurs n'avaient ni l'importance ni le pathétique des grands conflits, tout être les voyant de l'extérieur les aurait considérées comme anonymes, insignifiantes, mais elles me marquaient sournoisement, l'air de rien, et une fois que cette fille avait disparu, avalée par diverses tentations pour se sortir de l'ennui constituant son existence, j'étais resté là, à moitié dévoré, attendant que mes cellules daignent bien reconstruire mon enveloppe globale. Sans avoir vraiment la certitude qu'elles y parviendraient.

 

Samedi

- Je me demande pourquoi j'ai encore tant d'estime pour la Russie, pourquoi ce pays suscite en moi de tels fantasmes, alors qu'au fond, ce n'est qu'une dictature comme les autres, avec de la corruption partout et des gens tristes comme les pierres.

Euclide se redresse sur sa chaise, et écrase son mégot avant de répondre.

- Laisse-moi deviner : pour les femmes, l'alcool et le cynisme ?

- Niveau femmes, alcool et cynisme, je suis comblé avec Anna.

- Pas pour rien qu'elle est russe.

- Justement, je trouve en elle tout ce que j'imagine et espère du pays, sans les mauvais côtés. Alors je devrais pouvoir laisser sombrer le reste. Et pourtant, rien à faire, je continue à être fasciné.

- Vous en avez discuté ensemble ?

- Les histoires de racines la gonflent encore plus que moi. Elle n'est même pas née en Russie, de toute façon. Il ne lui reste que des reliquats d'accent et à peine de quoi dire bonjour et santé. Sans compter qu'elle boit du gin, pas de la vodka.

- C'est Depardieu qui va pas être content.

- J'ai l'impression que je pourrais tout pardonner. Comme si quelque chose de dramatique en Russie gardait ce côté film de gangsters, armée rouge et chapkas. Comme si au fond, ce n'était que du cinéma, que les gens ne mouraient pas vraiment, que c'était juste des idéaux qui avaient mal tourné. Comme si tout cela n'était que la tempête avant la révolution.

- On est plus en 1917...

- Rien à faire, ce n'est pas un pays comme les autres. Il a concentré toutes les horreurs et toutes les beautés, et à ce titre, j'ai le sentiment qu'il a perdu sa réalité objective, que chaque événement là-bas doit être vu par le prisme de la Russie, et se décompose ainsi en une multitude de représentations.

- Dostoïevski te dit na zdarovié.

Et mon discours foireux est conclu par un shot de vodka au poivre. Histoire d'être raccord.

 

Dimanche

Pour sortir Julia de sa mauvaise passe, je l'invite au resto, parce qu'il n'y a bien que les ventres remplis qui peuvent compenser les cœurs brisés. C'est un petit italien que je fréquentais déjà l'époque où j'étais avec Agathe, ça me fait bizarre d'y rentrer avec une nouvelle femme, cette fois sans aucune visée autre qu'amicale. Il y a des gestes qui me reviennent en mémoire, des trajectoires, peut-être une vie antérieure.

On parle boulot pour ne pas avoir à parler, ça nous fait un sujet sur lequel nous pouvons lâcher une bonne part de notre dégoût, puis nous nous débarrassons du reste en discutant des gens assis dans la salle et déambulant devant la baie vitrée.

Quand des couples niais passent en jouant leur partition, je sens Julia se crisper, elle qui n'a jamais pu les supporter. Cette fois-ci, ce n'est pas seulement de l'exaspération, mais la désagréable opération de comparaison, qui fait les comptes de ce qui existe et ce qui n'existe pas, ou plus.

Alors, avec ma délicatesse digne d'un film d'action hollywoodien, j'essaye de relativiser la situation.

- Tu sais, des fois, c'est pas plus mal de se retrouver un peu seul, pour faire le point, profiter d'autres choses....

Sa réponse claque, sans colère, mais sans invitation non plus à débattre.

- Tu connais des gens contents d'être seuls, toi ?

Voilà à quoi on s'expose quand on croit pas un mot à ce qu'on dit.

Les pâtes à l'encre ont-elles meilleur goût si des larmes coulent dessus ?

 

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