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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (38)

Publié le 26 Juillet 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, roland barthes, patti smith

Lundi

Je reprends l'écriture de mon livre. J'ai le sentiment que si je le termine, il n'aura pas à me demander de choisir entre Anna et lui. Pendant ce temps, ma muse essaye de jouer d'une main, elle n'y arrive pas, elle s'énerve.
Les pages se succèdent, je les trouve très mauvaises, comme d'habitude, mais étant donné que je ne peux pas faire mieux, il faudra s'en contenter. Je suis persuadé que de grands écrivains se sont dit à un moment qu'il faudrait s'en contenter avant qu'on les surnomme génies.
La célébrité est une affaire de chance et de gens médiocres qui s'ennuient assez pour critiquer les livres des autres au lieu de les écrire.

 

Mardi

Si je venais à mourir, là, tout de suite, je culpabiliserais presque de laisser un appartement aussi bordélique. Bonne nouvelle, mon roman inachevé se vendrait comme des petits pains, car les lecteurs, masochistes extrêmes, adorent qu'on les frustre éternellement. Mauvaise nouvelle, je ne pourrais pas profiter de ce soudain engouement pour mon œuvre. La mort se prête assez mal au petit jeu de l'égocentrisme.

 

Mercredi

Depuis notre rencontre, Anna a pris l'habitude des arrivées grandiloquentes, se traduisant par une absence totale de respect des horaires. Je ne m'en suis jamais plaint, j'ai toujours considéré que les gens frappant chez moi à trois heures du matin avaient forcément très envie de me voir, sauf quand ils se trompaient d'étage.

Quoiqu'il en soit, ça faisait quelques temps qu'elle n'avait pas débarqué de la sorte, pour la simple raison qu'on ne s'était pratiquement pas quitté ces dernières semaines. Et comme chacun sait, c'est plus pratique de se séparer si l'on veut se retrouver.

Quand je lui ouvre, elle ne me fait pas patienter longtemps sur la raison de sa venue :

- Bonjour ou bonsoir, j'ai un peu trop picolé !

Sa démarche vacillante parle pour elle, mais sait-on jamais, il vaut mieux préciser.

- Ah non, Anna, tu me déçois, pourquoi t'as bu sans moi ? On a dit qu'on faisait ça ensemble...

- Je me faisais chier, voilà. Et tu m'as dit que tu voulais bosser sur ton bouquin, alors je me suis fait chier toute seule, et si je me fais chier toute seule, alors je bois toute seule, c'est comme ça.

- Y'a-t-il un moment où j'ai indiqué que je ne voulais pas te voir ? Tu sais très bien que si ça ne dépendait que de moi, je t'enchaînerais ici, mais tu tiens, je cite, à garder ton « indépendance de corps et d'esprit, par delà les monts et les vallées », ou une connerie dans ce genre-là.

- Je devais déjà être bourrée quand j'ai dit ça.

- Fort probable.

- Mais l'idée est cohérente.

Je la fais rentrer, et l'emmène près de l'évier afin de lui servir un verre d'eau, qui se révèle généralement aussi efficace contre les cuites que pour éteindre un incendie de forêt. Anna préfère la manière forte, elle passe directement la tête sous le robinet, puis, dégoulinante, va se jeter sur mon canapé. Son enthousiasme a visiblement été douché en même temps que ses cheveux.

- Faut pas que tu m'en veuilles.

- Je sais pas faire.

- Tu sais ce que c'est. L'ennui.

- Je sais.

 

Anna n'est pas plus belle que les autres. Elle est belle mieux que les autres.

 

Jeudi

Il y a désormais tellement de lieux où il est interdit de cloper que je ne vois même plus l'intérêt de fumer des joints, le niveau de transgression étant le même.

 

Vendredi

Les nuits lyonnaises ne valent pas les barcelonaises mais elles ont la beauté simple de celles qui se défendent avec leurs armes. Le retour a été plus difficile que prévu, c'est presque de la nostalgie qui nous prend, comme si nous avions soudainement vieilli de vingt ans. Anna marche sur les quais flous, nous glissons plus vite que les péniches, l'été nous étouffe sous ses draps. Les journées ensoleillées n'existent que pour ces moments sombres, où même le parfum des bagnoles donne envie de faire des demandes en mariage.
Je n'ai jamais su gérer ces miracles que sont les promenades noctambules, je passe en une seconde du rire aux larmes, et comme je n'assume ni l'un ni l'autre, je regarde le sol. Ceux qui nous croisent doivent se dire que je n'ose pas parler à Anna, que je cherche vainement une tentative d'approche. A me voir penché sur mes pieds, ils se représentent sans doute le Bossu de Notre-Dame poursuivant Esmeralda, dont les cheveux s'animent même sans brise. Ils se foutent sûrement de moi, ou peut-être qu'ils ne me remarquent pas, trop occupés à s'imprimer durablement Anna dans la rétine. Les gens magnifiques traînent toujours dans leur sillage des amoureux anonymes.
Je résiste à la tentation de leur hurler qu'elle est avec moi, rien qu'avec moi, juste avec moi, qu'ils peuvent se moquer jusqu'au matin, à l'heure où nous rentrerons ensemble sous leur regard médusé.
Je me tais, il ne faut rien briser, c'est quand on fait trop de bruit que les rêves s'estompent et qu'on se réveille seul. Chaque seconde de plus est gagnée sur la mort et le malheur.
Ce soir, nous sommes les seuls amants qui ne se touchent pas, ce qui nous rend, à mon sens, assez extraordinaires.

Les vacances sont comme les histoires d'amour : on début on les adore, ensuite on croit se lasser, mais quand elles se terminent, on est terrifié.

 

Samedi

Au hasard d'un carton, je débusque Fragments d'un discours amoureux, de Roland Barthes. Je n'ai jamais eu le courage de le lire, imaginant un ouvrage compliqué et universitaire, abscons et ennuyeux. Et pourtant, je me laisse tenter, j'ouvre une page au hasard, ce que je ne fais habituellement jamais. Alors je tombe sur ces lignes :

« Savoir qu'on écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que j'écris ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas – c'est le commencement de l'écriture. »

Je reste planté comme un con, au milieu du salon, ravi d'avoir la confirmation, terrorisé d'avoir la confirmation, exténué d'avoir la confirmation. Roland Barthes vient en trois lignes de détruire le mensonge auquel j'essayais encore désespérément de croire, des années après en avoir fait mon cheval de bataille.

 

Dimanche

Même si j'ai commencé à fréquenter les salles de concert très jeune, j'ai toujours eu beaucoup de mal à apprécier ces événements à leur juste valeur, comme pris dans un flux de contradictions empêchant l'abandon total qui est le mien lors d'une écoute classique à la maison. J'étais énervé par les dégénérés sautant dans tous les sens, pogotant jusqu'au fond des yeux, que je jugeais insensibles à la musique, mais également par ceux qui, même au milieu du plus merveilleux des solos de Neil Young, restaient assis sur leur chaise en bois, religieusement.
Au fond, ce n'était pas tant ces deux extrêmes qui me gênaient, mais ma carcasse au milieu, incapable de choisir, insatisfaite de chaque possibilité. J'aurais voulu que les gens disparaissaient, ou que je disparaisse moi, afin de pouvoir réellement profiter des sons qui me parvenaient aux oreilles.

Mais aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, alors que la grande déesse Patti Smith nous fait profiter de sa voix inchangée depuis 1975, je réalise que cette foule, cette immense foule écrasante, est ici comme un seul homme, comme une seule femme, comme un seul corps vibrant. Chaque individu, perdu dans l'océan des miraculés, joue sa partition intime, du plus infime mouvement au saut de cabri, et il n'y a plus personne à qui en vouloir de réagir différemment.
Il faut souvent la magie d'une sorcière à bonnet et aux longs cheveux effrayés par le vent pour voir renaître, alors qu'il n'était plus qu'un concept ringard pour étudiant Erasmus, le cosmopolitisme. Ce n'est pas donné à tout le monde d'arriver à nous sortir juste un peu du corps, à nous faire flotter au rythme des vibrations, puis nous ramener à l'intérieur de notre enveloppe, purifiés par la grâce et la beauté, en sécurité.

Je savais déjà que la littérature soignait l'âme et que le confit de canard faisait du bien au corps. Mais il n'y a sans doute que les grandes chanteuses qui sont capables de réconcilier l'âme et le corps dans un feu commun, un petit feu qu'on garde ensuite au creux du ventre, pour éclairer la nuit.

 

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