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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (37)

Publié le 22 Juillet 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, alela diane, patti smith, leonard cohen

  

Vendredi

 

Je décide de m'attaquer aux cartons qui décorent mes murs et mon plancher, avec le concours d'Anna, plus psychologique que physique, sa main lui interdisant trop de manipulations. Elle se contente donc de sortir distraitement quelques babioles, presque avec retenue, comme si elle avait peur de tomber sur quelque chose de compromettant. A bien y réfléchir, je crois que j'agirais avec encore plus de prudence si j'effectuais l'action inverse. Je ne supporterais pas d'avoir accès à son passé, un passé dans lequel je n'existais pas, où elle aimait d'autres hommes, d'autres femmes, où je n'étais même pas la vague figure qu'on croise au supermarché. Ma jalousie maladive serait allée puiser dans les années mortes, aurait fureté dans des recoins de son existence qui ne me concernaient pas, aurait trouvé des points d'accroche inespérés pour se développer, irrémédiablement.

Finalement, son attitude m’apparaît carrément volontaire, elle ne semble pas cultiver de gêne particulière. C'est ce qui m'a toujours impressionné chez elle, ce talent à ne pas montrer la peur qu'elle garde auprès du cœur chaque jour.

De mon côté, je me noie rapidement sous un tas de bordel hétéroclite. Mon incapacité à jeter les merdes accumulées au fil du temps font de ce rangement une chasse au trésor ratée, un pactole pour mauvais pirates. J'imagine une bande rivale se foutre de la gueule d'un bataillon de flibustiers persuadés d'avoir atteint la richesse alors qu'ils se retrouvent en possession de cailloux moches, de dinosaures en plastique, d'assiettes émaillées. Il n'y a aucune organisation particulière, chaque objet étant susceptible de se retrouver aux côtés d'un autre totalement différent. C'est une tombola où tout le monde gagne des lots merdiques, donc une tombola tout court.

Je décide, pour une fois, de balancer ce qui me semble le plus inutile, chaque carton vidé se divisant en une pile de miraculés et le reste jeté dans un sac poubelle. Anna, pour éviter d'avoir à effectuer un choix aussi drastique, se contente de réunir les bibelots en lots communs, les livres ensemble, les vinyles ensemble, les cuillères à café ensemble.

Chaque machin qui me tombe sous la main trouve assez facilement sa place dans l'un des deux amoncellements.

Mais vu que même l'exercice le plus débilitant du monde ne peut s'effectuer sans sa dose de dramaturgie, voilà que je retrouve un vieux collier sous une pile de bandes dessinées jamais lues. Un collier avec de grosses perles en bois, du genre qu'on trouve sur les marchés bio. Un simple collier, juste un collier merdique.

- Putain.

Anna lève la tête de son carton.

- ¿ Qué pasa ?

- J'ai retrouvé un vieux collier d'Agathe.

- Ah.

Je l'avais toujours trouvé très laid, sauf sur elle, sachant qu'à l'époque, j'aurais considéré qu'un sac à patates battait toutes les robes de soirée du monde si elle s'était décidée à le porter.

Je ne comprends pas pourquoi je me retrouve soudainement bloqué avec ça entre les doigts, incapable de le faire rejoindre une destination.

- Ça devrait pas me faire cet état là...

- Pourquoi ?

- Parce que ce n'est qu'un objet, une putain de ficelle avec des billes de bois.

- Ne dis pas n'importe quoi, ce n'est pas un objet, c'est un souvenir.

- C'est que de la symbolique, tout ça...

- Évidemment que c'est de la symbolique ! Tu croyais quoi ? On a tous de besoin de symbolique. Sans symbolique, on en serait encore à élever des chèvres, à dormir dans des cavernes et à chier par les fenêtres. Sans symbolique, t'écrirais pas de livres, je ferais pas de musique, et je pense pas qu'on serait là à fouiller dans des cartons.

- Je ne sais pas quoi faire.

- Si tu attends mon avis, sache que ça me dérange pas si tu le gardes.
 

Il faut croire que nous ne sommes jamais tranquilles. « Ce qui a été et ce qui est » est une formule bien pratique, sauf quand ce qui a été vient s'inclure de la plus fourbe des manières dans ce qui est. Rien ne meurt jamais vraiment, il reste ensuite une suite d'ondulations, comme les vaguelettes continuant de se propager à la surface après qu'un caillou ait disparu sous l'eau. Ces ondulations finissent par devenir imperceptibles, mais ne disparaissent pas, et il suffit qu'une odeur, un visage ou un collier resurgissent pour que les remous de surface se transforment en déferlantes, engloutissant tout sur leur passage si on les laisse faire.

Le collier est sauvé pour l'instant, je le regrette déjà.

 

 

Samedi

 

Dans le métro, mon regard va se poser sur une publicité promettant « le meilleur job du monde », qui comme tous les jobs d'aujourd'hui, a un nom qui ne veut rien dire, où l'on mêle habilement des anglicismes pompeux. L'objectif sera toujours plus ou moins de remplir des objectifs, de préférence en écrasant ceux qui ralentissent l'exécution des objectifs, ou quand le mal est trop profond, en s'en débarassant. Le terme « kapo » étant trop politiquement incorrect, on a choisi celui plus passe-partout de « manager ».

Je me souviens d'un entretien d'embauche, avant que j'intègre par piston la rédaction du journal. Le responsable m'avait posé la traditionnelle question piège « Pouvez-vous me citer vos défauts ? ».

- Je suis névrosé, fainéant, misanthrope, angoissé, paranoïaque, jaloux, susceptible, égocentrique, souvent malheureux, et j'ai tendance à me faire chier dès que je commence quelque chose.

Le gars m'avait regardé comme s'il s'attendait à que je lui dise que c'était une caméra cachée, avant de me demander :

- Hum... oui. Et vos qualités ?

- Je suis sincère et je déteste lécher des culs.

Dans les films, les gens sont engagés pour excès de culot. Dans la vie, inutile de préciser que ce fut mon dernier entretien.

 

 

Dimanche

 

Je réalise que je vais avoir 28 ans à la fin de l'année. Il me reste donc quelques mois pour devenir célèbre, mourir, et intégrer le cercle pas si fermé des gens morts à 27 ans, ou renoncer à être un génie. A plus de 60 piges, Patti Smith et Leonard Cohen sont pourtant toujours là, il doit donc exister quelques exceptions. Et si j'essayais de suivre leur chemin, plutôt ?

Connaître Anna m'a donné envie de mettre en œuvre l'aphorisme de Marcel Prévost : « J'aimerais mourir jeune le plus tard possible. »

Dans mes oreilles, Alela Diane chante quelque chose à propos d'une rose aux cent épines. Cette déesse a 30 ans. Que serais-je devenu si elle avait suivi la mode de tous ces merveilleux cons morts d'avoir vécu trop vite ?

 

 

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