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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (36)

Publié le 18 Juillet 2013 par Asoliloque in journal, sisyphe, écriture

Semaine en deux parties

 

Lundi

 

Mon appartement sent le rance, la poussière chaude et la pisse de chat, même si aucun chat n'a jamais mis les pattes ici. Après deux semaines loin de mon antre, j'ai l'impression de retrouver un clapier. Je m'étais habitué à sa laideur, son exiguïté, son bordel général, mais quand on revient de Barcelone, forcément, l'écart est difficile à digérer. D'autant plus qu'Anna n'est pas avec moi, elle est rentrée déposer des affaires chez elle. Je croyais qu'une quinzaine de jours en sa compagnie exclusive aurait provoqué un peu de lassitude, ou du moins qu'un certain espace au retour serait salutaire, j'avais faux sur toute la ligne. Elle me manque déjà horriblement alors que je laisse tomber mon sac à côté de mon canapé défoncé.

Contre les murs s'amoncellent des cartons que je n'ai jamais pris la peine de déballer depuis mon emménagement. Ils prenaient de la place, ça me permettait de combler le vide ambiant, mais aujourd'hui, ils m'apparaissent ridicules, comme un tas d'ordures déposés çà et là. Une bonne partie de ma vie vomie à même le sol, que je ne supporterai plus longtemps. Il va falloir que je m'attelle à un peu de rangement.

 

 

Mardi

 

Anna accepte finalement d'aller à l'hosto pour sa main qui a bien enflé, après s'être rendue compte qu'elle ne peut plus tenir sa guitare correctement. A l'issue de la radio, le médecin lui diagnostique une fracture d'un métacarpe.

- Je peux savoir comment c'est arrivé ?

- En jouant à la pétanque.

- Sérieusement ?

- A votre avis ?

Anna a toujours détesté les hôpitaux, les blouses blanches, les radios et les mains cassées, alors elle ne fait aucun effort pour répondre aux questions de routine. Et moi, jugeant qu'un mec, aussi connard soit-il, abandonné sur un parking le visage cartonné pourrait nous apporter quelques emmerdes d'ordre administratif, je ne participe pas non plus à la quête d'informations. Le toubib finit par nous mettre dehors à la suite de quelques recommandations médicales. Au dehors, la chaleur est étouffante, comme en Espagne, la mer et la sangria en moins. Du coup, nous sommes d'une humeur massacrante.

 

 

Mercredi

 

Conscient que des disputes pourraient éclater avec ma dulcinée, outrée par sa main immobilisée pendant quelques temps « je me demande comment font les chevaux, c'est insupportable d'avoir des sabots au bout des bras », j'essaye de prendre un peu de distance en allant aux nouvelles d'Euclide. Pendant notre voyage, il a intégré une boîte où il réalise des montages de documentaires. Il me raconte qu'il a participé à une petite soirée où quelques gens du milieu venaient se montrer :

- Tu sais, moi, d'habitude, les sauteries de ce genre, ça m'en touche une sans faire bouger l'autre, et généralement, je les évite carrément. D'autant que Nora n'est pas très friande de ces ambiances. Mais elle était chez sa sœur, et moi j'étais tout seul comme un con. Depuis que je suis avec elle, je supporte plus les appartements vides.

- M'en parle pas.

- Du coup, je me suis dit que ça pourrait être une expérience intéressante. Je pensais pas que c'était un tel repère de mafieux.

- A ce point ?

- J'imaginais le truc un peu guindé, entre passionnés vaguement blindés de fric, mais je me doutais pas que certains viendraient accompagnés, disons, de demoiselles rémunérées.

- Ah oui, classe.

- D'ailleurs, j'ai développé une théorie. Je pense qu'il est possible de calculer le prix de la soirée à la grandeur du sourire.

- Je comprends pas.

- Si la nana sourit beaucoup, c'est que le mec l'a payée au prix fort. Si elle sourit peu, c'est que le budget était moins conséquent.

- Et si elle sourit pas du tout ?

- Si elle sourit pas du tout, c'est que c'est sa femme.

- Pour le coup, je la comprends.

- Moi aussi. Je peux te dire que j'ai pas fait de vieux os, et qu'à l'avenir, je bidouillerai mes montages dans mon coin, sans me soucier de l'obscure chaîne du câble qui daignera bien les acheter.

- Ça me fait penser que je vais bientôt revoir les cons du journal.

- Ton livre, ça avance ?

- J'ai rien écrit pendant le voyage, j'étais trop occupé à dévorer Anna du regard. Va falloir que je fasse un résumé de tout ça.

- J'en conclus que malgré tes consignes de départ, tu vas parler d'elle à chaque page ?

- J'y peux rien si tout le reste m'ennuie. Chacun son Elsa.

 

 

Jeudi

 

Se réhabituer au quotidien est une chose, se remettre au boulot en est une autre. Mon retour au journal est au moins l'occasion de revoir Julia, pour qui les dernières semaines ont largement été aussi mauvaises qu'elles m'ont été favorables.

- J'ai revu Pierre, mais à chaque tentative pour repartir, c'était de plus en plus merdique. C'est comme quand tu veux te sortir des sables mouvants, si tu t'agites, tu meures encore plus vite. J'ai pas mal bouffé de vase, mais bon, on en passe tous par là.

Je n'ai rien à lui répondre, c'est peut-être la première fois où ma vie est moins pathétique que celle de mes interlocuteurs, aussi névrosés soient-ils. C'est dingue comme le bonheur, même fragile, encourage à se foutre encore plus du reste qu'avant.

Malgré tout, ça me dérange que Julia en soit la cible, ou plutôt se retrouve noyée dans la masse des gens que je n'écoute plus. Il y a parfois des moments où il faut faire l'effort de se consacrer aux gens à qui l'on tient habituellement, même quand on a le sentiment que, sur l'instant, ils se trouvent isolés sur une île dérivant loin de la nôtre.

Alors je plonge à l'eau afin de rejoindre son rivage, je tâche d'abandonner mon costume d'autiste compulsif, je fais en sorte de reprendre pied dans la conversation.

- On a trop d'égo pour supporter que ce soit terminé avec certaines personnes, particulièrement quand on a partagé des moments précieux. Mais je sais que ça peut te dévorer encore longtemps si tu n'arrives pas à faire la séparation entre ce qui est et ce qui a été.

Je me mets à balancer des banalités vaguement fumistes, histoire de ne pas en arriver à parler de moi directement. L'écrivain, même du dimanche, développe une certaine propension à calquer névrotiquement son histoire sur chaque événement, afin, en toutes circonstances, de ne blablater que sur sa gueule. Je n'ai pas envie de lui sortir l'exemple d'Agathe, qui m'avait hanté encore longtemps après notre séparation, m'empêchant d'envisager tout nouveau départ pendant presque trois ans. Trois ans où elle m'apparaissait telle une plante grimpante, celle qui donne l'illusion d'un arbre florissant alors qu'il est en réalité pourri à l'intérieur. Pour éviter de mourir, il faut parfois laisser l'amour y passer à notre place, le choix étant souvent dur à faire.

Et visiblement, Julia, malgré le ressentiment qu'elle porte à Pierre, n'arrive pas à accepter que les cendres sont la seule issue possible.

 

  

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