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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (35)

Publié le 9 Juillet 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, espagne, velvet underground

L'air de rien, nos deux semaines touchaient à leur fin. Bientôt, il faudrait retrouver sa place devant le rouleau compresseur de l'existence, en souriant béatement au souvenir de cette parenthèse dorée. Comment peut-on partir en vacances quand on sait qu'on devra rentrer ?

Nous avons donc quitté la grande Barcelone, en espérant que ce ne serait qu'un au revoir. On savait tous les deux que le prochain voyage, s'il avait lieu, serait différent. Il régnait une ambiance de nuit avec une amante passagère, quand on voudrait se laisser aller en promesses lyriques. Le lendemain, le soleil éclaire la table du petit déjeuner pleine de miettes, l'enthousiasme est déjà douché. Alors on ne dit rien et on remballe.

Il était temps de foutre le camp.

 

Sur le chemin du retour, nous avons néanmoins fait un détour par Figueras, abritant le musée Dali. Je n'avais jamais été particulièrement fan de ce musée, je n'avais d'ailleurs aucune alchimie avec le surréalisme en général, le jugeant responsable d'un tas d'arnaques dont l'art contemporain était le dernier fils bâtard. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un petit pincement de gorge à la vue de tous ces touristes mitraillant chaque œuvre comme des paparazzi, ces onanistes du déclencheur, ces jouisseurs de flashes. Et puis ces écoliers menés à la baguette, ces braillements d'enfants, ces couples sexagénaires, chacun visitant ce qu'il fallait visiter sans vraiment en avoir conscience, cochant le guide du routard local d'une croix fière.

 

Plus tard, nous nous sommes arrêtés sur une aire d'autoroute, elle était comme toutes les autres, alourdie par la chaleur et les longs camions, avec autour, plein de vide. J'en ai profité pour aller satisfaire un besoin trop pressant, pendant qu'Anna restait pour savourer un peu le paysage jaune et gris.

 

Quand je suis revenu, elle était assise au bord de la voiture, les pieds au dehors. Mais il y avait un détail qui changeait tout, à l'instar de la tâche sur la chemise de l'Homme blessé de Courbet.

A ses pieds gisait un mec en sang.

Si la vie s'étire souvent en longues périodes dénuées d'intérêt, tels des rubans nuageux dérivant lentement dans le ciel, il arrive qu'un coup de tonnerre vienne réveiller le tout, et visiblement, en allant pisser, j'avais raté l'orage.

- Putain, qu'est-ce qui s'est passé ?

Anna m'a jeté un regard fatigué, sa main droite était couverte de vernis rouge écaillé.

- Roule, d'abord, roule loin, ça va pas très bien.

Je me suis approché du gars, il respirait dans la poussière, le nez complètement éclaté et la mâchoire de travers. Je l'ai enjambé, il a tenté de m'arrêter au moyen d'une injure mais il n'a pu laisser échapper qu'un borborygme poisseux. Anna a rangé ses jambes dans la voiture, je suis monté de l'autre côté, nous avons décollé.

- Je vais finir par croire que vous êtes vraiment dérangés du cigare. C'est vos couilles qui vous rendent si cons ?

- Tu veux bien me raconter avant de m'associer à lui ?

- En plein jour, putain ! Le gars me saute dessus en plein jour, sur une aire d'autoroute ! Baiser, baiser et baiser à tout va, c'est votre seul horizon ?

- Tu sais bien l'aversion que j'ai de la gent masculine, mais permets-moi quand-même de défendre un peu mon espèce, ou au moins moi. Jamais je ferais un truc pareil.

- En tout cas, j'espère qu'il va garder un souvenir de moi.

Associant le geste à la parole, elle a essayé de faire tourner sa main, ce qui lui a arraché une grimace .
 

Intérieurement, je fulminais. Je n'avais rien fait, rien pu faire, j'étais tranquillement allé vider ma vessie pendant qu'Anna échappait à un viol, ou je ne sais quelle autre horreur. Tout avait eu lieu ridiculement vite, comme posé là soudainement, l'air de rien. J'ignorais si ma réaction était due à un orgueil de mâle blessé, mais de manière générale, si je ne pouvais lui éviter ça, à quoi je servais ?

Je roulais vite, pour mettre le plus de distance possible entre le lieu de l'incident et notre position. Mais j'avais besoin de quelques réponses.

- Quand as-tu appris à te battre ?

- Pourquoi je devrais apprendre ? Tu penses que je peux pas coucher un gars comme ça sans entraînement ?

- Il faisait deux fois ton poids. Il aurait dû t'aligner en deux secondes. Idem avec moi.

- Maigrichon comme tu es, en même temps...

- C'est pas la question...

- Que veux-tu que je te dise ? Oui, j'ai fait un peu de boxe quand j'étais jeune. Y'a pas de quoi en faire une montagne, toutes les nanas se tapent pas des cours de danse classique. Mais ça fait longtemps que j'ai arrêté.

- Dans quel état tu l'aurais mis si tu avais continué, alors.

- Quoiqu'il en soit, c'est plus efficace que les arabesques. Tu as des mouchoirs, du sopalin ? Pour ma main.

- Dans le sac derrière, je crois. Tu as fait de l'escrime, aussi ?

- Comment tu le sais ?

- Octaves sanguines, votre groupe. Tu m'as dit que l'octave était une position de défense à l'escrime. Je suppose que tu as choisis le nom ?

- Bien vu.

L'habitacle de la voiture a de nouveau laissé sa place au silence, que j'ai rapidement rompu, bouffé par la culpabilité.

- Je suis désolé de pas avoir été là, de pas avoir fait quelque chose.

- C'est pas grave, tu pouvais pas savoir. C'est tombé comme ça, ça aurait pu arriver n'importe où, n'importe quand. Je t'avais déjà dit que des gros lourds m'avaient emmerdée quand je faisais les photos de mariage. Il y en a, il faut faire avec. Je n'ai rien. Je suis fatiguée, mais je n'ai rien. T'auras bien d'autres occasions de me sauver la peau, va. En attendant, je te serai bien assez reconnaissante de terminer le voyage au volant, j'ai du mal à fermer la main.

- Faudra qu'on s'en occupe en rentrant.

- Si c'est pas un programme emballant, c'est vraiment que je fais la fine bouche.

Anna retrouvait son ironie habituelle, le choc était passé.

 

Fut un temps où je ne rêvais que d'aventure, de situations risquées, où tout se joue sur le fil du rasoir. C'était pour moi le seul moyen de profiter pleinement des choses, d'avoir l'impression de vivre réellement. Ces rêves disparaissent le jour où l'on commence à avoir peur pour quelqu'un. Ce jour-là, on ne souhaite plus qu'une seule chose, que toutes les emmerdes du monde choisissent d'autres existences à pimenter. J'avais rapidement renoncé à l'idée d'être un héros. Je voulais simplement qu'il n'arrive rien à Anna.

En attendant, nous roulions, avalés par l'horizon, au rythme du Velvet Underground. Nico chantait « I'll be the wind, the rain and the sunset, the light on your door to show that you're home. »

On rentrait à la maison.

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