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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (34)

Publié le 5 Juillet 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, espagne

J'avais passé ma jeunesse en compagnie de filles aussi légères que des bulles de savon et terrorisées par l'engagement, persuadées que tout prendre de loin était la meilleure manière de profiter de la vie avant de la ranger au placard. Leur bonne humeur avait un parfum de fleur bientôt fanée, agréable de loin mais rance dès qu'on s'approche un peu. Même au creux de la nuit, même au cœur des étreintes, elles gardaient chevillée au corps cette superficialité, car rien ne justifiait de se prendre la tête. Elles n'étaient que des consommatrices d'instants trop vite expédiés pour être précieux, et moi, amoureux neuf de chair lisse, j'essayais de me convaincre que leur comportement cachait plus de recul que de renoncement. En fait, elles étaient déjà résignées, elles me rendaient triste.
Sans doute avais-je été un amusement supplémentaire sur leur plateau de jeu parcouru à toute allure. Elles me trouvaient trop sérieux, trop chiant, trop concerné, comme si je venais gâcher la fête en permanence, une fête où il fallait fermer les yeux et sauter sur place en faisant le plus de bruit possible. Ces filles étaient des traînées lumineuses sur fond de braillements.

Elles étaient beaucoup plus belles que moi, beaucoup trop belles pour moi, alors je ne leur refusais rien. Je devenais alors de plus en plus sérieux et de plus en plus chiant à mesure que je découvrais le pot aux roses : ces créatures diaphanes n'avaient pas que la peau de transparente. Et bien souvent, je me retrouvais à passer la nuit seul alors qu'elles étaient là. Elles pensaient à quelqu'un d'autre, à quelque chose d'autre, ou à rien du tout, s'agitaient un peu pour éviter de mourir, et je tâchais de retenir des larmes alourdies par le dégoût. Des nuits d'été rendues poisseuses par l'ennui s'étaient accumulées dans des lits qui apparaissaient bien vastes.

Il fallait se rendre à l'évidence : on se faisait tous chier, mais à leur différence, je ne le supportais pas.

Ces nymphes qui avaient ponctuellement peuplé ma fin d'adolescence étaient des carcasses vides trop fières de leur détachement, des cadavres ambulants aux beaux mollets. Elles se parfumaient toutes à la vanille, odeur ignoble qui me filait la migraine. Les observateurs stupides les trouvaient pleines de vie, ils étaient à côté de la plaque : vingt ans est probablement l'âge où l'on couche avec le plus de mortes.

Des années après, elles restaient tels des fantômes égarés dans les recoins de mon cerveau. Je les voyais parfois resurgir quand j'étais avec Anna, et la paranoïa me montant à la gorge, je sentais le besoin de toucher, d'embrasser, de serrer plus fort que jamais, histoire de m'assurer qu'au milieu des réminiscences, un autre corps que le mien existait et qu'il restait pour moi, au moins quelques heures de plus.

 

Ces souvenirs douloureux paraissaient bien loin désormais. Tout paraissait bien loin quand on quittait Barcelone pour descendre un peu la côte et trouver une plage vierge de visiteurs. Celle que nous avions dénichée protégeait son entrée au moyen d'un repousse-touristes assez efficace : des pierres aussi brûlantes que tranchantes séparaient la route du sable tant espéré. Ce jour-là, le temps était en plus orageux, ce qui découragerait les plus conditionnés aux bords de mer. Il n'y avait que nous à des centaines de mètres à la ronde, sous un ciel sale et face aux flots énervés. Nous avions bien entamé le gin kas sur le chemin, pariant sur le laxisme des patrouilles, donc tout nous apparaissait légèrement plus incroyable que ça ne l'était réellement. Nous avions le droit de nous laisser aller à une légère mélancolie, le lieu étant fait pour.

- On vit toujours à l'étroit, sauf face à la mer. C'est pour ça que beaucoup de gens ont peur ici. La liberté fout les jetons quand on y est pas habitué.

Anna prenait une dimension supplémentaire sous la brise marine. Elle devenait une véritable Néréide, et pour l'occasion, ses origines semblaient plus s'ancrer dans la mythologie grecque qu'en Russie. Il n'y avait rien de plus intéressant à faire que de ne rien faire, du moment qu'on restait là, à la voir enfouir ses pieds dans le sable en plongeant ses yeux dans la Méditerranée.

 

J'avais toujours considéré les gens que je ne voyais plus comme morts, ne pouvant supporter qu'ils puissent vivre sans moi. Je n'avais pas la prétention d'être la personne pouvant leur apporter quelque chose de plus, j'étais même persuadé du contraire, mais je n'arrivais pas à tolérer qu'ils trouvent effectivement mieux ailleurs.

Ici, j'avais la certitude qu'Anna était avec moi, que pendant ces deux petites semaines, et plus que jamais dans cette crique reculée aux rochers coupants, il y avait un espace qui n'acceptait que nous deux. Pas de coups de fil intempestifs – si l'on omettait celui rapidement expédié de mon frère, pas de potes parasites, pas d'emprise neurasthénique du quotidien. Bien sûr, il restait la possibilité qu'elle s'échappe par l'esprit, mais si j'en arrivais à douter de ça également, rien ne valait plus la peine, et il n'y avait que deux issues possibles : le meurtre ou le suicide.
Je l'aimais trop pour penser sérieusement à l'un ou à l'autre.

Curieusement, la passion empêche parfois les actes inconsidérés.
Bientôt, la bouteille de Gin était vide, Anna était contre moi, et le monde fusionnait avec son corps. Alors je ne voyais plus très bien de quoi j'aurais pu me plaindre.

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