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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (33)

Publié le 1 Juillet 2013 par Asoliloque in journal, sisyphe, écriture, espagne

- Tu as eu une ex espagnole ?

Anna m'avait lancé ça sans prévenir, entre deux gorgées de sangria, alors que nous sauvions nos corps du soleil dans un bar de la vieille ville nous faisant 50% de remise si l'on criait à l'entrée « vive la Catalogne indépendante ! »

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Tu connais bien la ville, et c'est rare qu'on apprenne une ville tout seul. On a souvent besoin d'un guide. Ou d'une guide.

- Dans ce cas, que devrais-je dire de toi, tu t'y retrouves bien mieux que moi ici.

- J'ai jamais dit que j'avais pas d'ex espagnol.

- Je veux pas savoir ! Ni concernant tes exs, ni concernant tes futurs, et pas un mot sur tes actuels.

- Tu es mon seul actuel, c'est bien assez fatigant comme ça.

Je détestais parler de ça, je détestais m'imaginer la possibilité qu'elle soit avec quelqu'un d'autre. J'avais confiance en elle, pas en moi. Ma terreur de l'abandon rendait tout jugement objectif impossible et la moindre représentation me brunissait le cerveau d'images affreuses. Même ici, même au creux du monde.

Je crois que je ne comprendrai jamais la philosophie libertine. Je suis jaloux de gens qui ne sont plus là ou qui pourraient éventuellement l'être, comment arrivent-ils à faire abstraction de ceux qui le sont maintenant et réellement ? Est-ce qu'ils rentrent le soir, l'air de rien, se demandent comment s'est passée leur journée et qu'ils se disent « ah bah moi, j'ai couché avec Patrick, tu sais le collègue avec qui je m'entends bien, et toi ? Oh moi aujourd'hui rien, mais Lucie m'a l'air partante. T'as encore un peu d'énergie pour moi ? Bien sûr, faut juste que je mange un bout avant, ça m'a ouvert l'appétit. »

Non vraiment, Anna m'annoncerait un truc pareil, je me jetterais par la fenêtre ou je la jetterais par la fenêtre. On a pas idée de faire subir de telles choses aux gens qu'on aime. Le sadisme a ses limites.
 

Nous avons donc changé de sujet, Anna n'avait aucun souci à aborder la question, mais elle avait senti que j'étais sur le point de replonger dans une nouvelle phase de paranoïa aiguë, et nous souhaitions profiter de nos vacances.

Ce qui n'a pas empêché un mec visiblement bourré de se jeter à notre table, et de me lancer, avec une franchise qui soulevait presque l'admiration :

- Les violoncellistes me font vraiment bander, t'en connais pas ?

- Mais qui tu es, toi ?

Il m'a oublié instantanément pour se tourner vers Anna.

- Excusez-moi, mademoiselle, vous ne seriez pas violoncelliste ?

- Non, guitariste, mais je peux quand-même m'occuper de tes couilles.

- Ah bon ?

- Oui, une technique que je connais bien à base de coup de genou. Mais je te préviens, c'est un peu violent, faut aimer.

Malgré son taux d'alcoolémie crevant le plafond, l'ironie avait encore un effet sur lui. Il s'est levé et a traité Anna de « grosse gouine » en guise d’au revoir.

- Je suis pas grosse ! Et je suis pas toujours gouine !

Je ne savais pas trop ce que je devais faire, si je devais confirmer, relancer, aller casser la gueule du type ou foutre le camp. Dans le doute, je me suis resservi à boire. Dans le doute, il faut toujours se resservir à boire.

 

 

Je réalisais que je me foutais de la fin du monde, de la faim dans le monde, que je n'étais pas particulièrement triste de ne rien piger à la physique quantique, que l'Histoire de France me passait au dessus comme celle des autres pays, que je n'achetais pas d'ampoules basse consommation parce que l'écologie ne m'intéressait pas. J'étais comme un enfant de maternelle, ma capacité d'attention était limitée en durée comme en volume. Il en fallait beaucoup pour me sortir de l'indifférence, et il en fallait encore plus pour me garder concerné une fois entré dans le jeu. Allez faire apprendre la géographie quand il neige dehors à l'approche de Noël. Anna était mon flocon, mon vingt-quatre décembre, mon accident de la route, mon alarme incendie. Il ne fallait pas espérer me faire intégrer une quelconque information en sa présence, toute donnée m'apparaissant d'un ennui incommensurable.

J'avais toujours fonctionné de la sorte, ce qui expliquait sans doute pourquoi un tas de monde me considérait comme foncièrement antipathique.

Par raisonnement inversé, les gens toujours avenants et intéressés m'inquiétaient, car cela voulait probablement dire qu'ils n'avaient personne dans leur vie pour leur faire oublier tout le reste.

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