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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (32)

Publié le 24 Juin 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Le soir, nous aimions traîner dans le Barri Gothic, c'était presque un retour au moyen âge, on en oubliait toute la laideur moderne, la laideur propre, aseptisée. Des petits groupes jouaient sur les pavés et nous apparaissaient très bons grâce au thermos de sangria que nous trimbalions en guise de bagage. J'avais des pensées furtives pour Euclide, entrain de s'habituer à la vie avec Nora, pour Julia, entrain de s'habituer à la vie sans Pierre, j'avais la tentation de réfléchir aux similitudes entre présence et absence, mais j'ai réalisé soudainement que j'en avais rien à foutre, que je théoriserais ça plus tard, que j'étais avec Anna, et que bordel le thermos était bientôt vide. La différence entre une bouteille vide et une bouteille pleine, au moins, ça, je pouvais identifier sans problème. Et il n'y avait qu'une seule solution, remplir.

 

Cela faisait une bonne semaine que nous étions là, et notre discipline quant à nos dépenses nous donnait encore totale liberté pour la suite du voyage. Nous étions passés entre les larmes amères de la crise d'angoisse, c'en était presque ridicule d'aller mieux sans autre raison qu'une délocalisation. J'aurais même pensé qu'une cohabitation vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec Anna aboutirait à ce genre d'engueulades sales, avec beaucoup de fatigue et des cris vides. Mais rien de tout ça, juste un soleil qui tape trop fort et des gens trop bruyants.

 

Évidemment, il faut toujours un petit accroc pour venir noircir le tableau. Mon téléphone a sonné, c'était mon frère, à qui je n'avais plus adressé la parole depuis l'affaire du karaoké lors d'une soirée chez lui :
 

- Yann, c'est Luc.

- J'ai remarqué, c'était inscrit sur le portable.

- Justement, j'ai essayé de te joindre sur le fixe, ça répondait pas. T'es pas chez toi ?

- Non, je suis à Barcelone.

- Il faut que je te dise quelque chose.

- Oui, c'est généralement la raison pour laquelle on téléphone à quelqu'un.

- Oscar est mort.

Oscar, même si son nom laissait croire à un poisson rouge, c'était mon oncle.

- Ah. De quoi ?

- Saloperie de cancer. Avec tout ce qu'il s'enfilait dans le cornet chaque jour, c'est pas étonnant.

J'ai avalé une gorgée de sangria.

- Tu m'en diras tant.

- L'enterrement a lieu jeudi.

- Il faudra faire sans moi, je suis ici jusqu'à samedi prochain.

- Pardon ?

- Tu as très bien compris. Déjà que les enterrements me pompent l'air en temps normal, je risque pas de faire péter des jours à Barcelone pour un rassemblement miteux dans un cimetière de la Meuse.

- C'est quoi ce comportement de merde ? Tu penses vraiment qu'à ta gueule.

- Tout le monde pense qu'à sa gueule à un enterrement. Le mort s'en tape et tous ceux qui sont là le font parce qu'ils n'ont pas le courage de faire l'impasse sur des conventions stupides.

Mais Luc n'avait visiblement pas l'intention de débattre du sujet.

- Tu es avec elle, c'est ça ?

- Tout à fait.

- Tu es devenu un sale con depuis que tu es avec elle. Non, réflexion faite, tu as toujours été un sale con, mais elle ne t'a pas arrangé.

 

Il a raccroché. Les gens ont vraiment des motifs d'engueulades insignifiants. Anna n'a rien dit, elle en avait suffisamment compris, mais n'avait visiblement pas l'intention d'intervenir dans ma décision.

Quelques minutes plus tard, un clodo s'est jeté sur moi avant de me balancer dans un espagnol approximatif aromatisé au vin bon marché : « Qu'est-ce que tu fous avec une nana comme ça ? T'as pas le droit d'être avec une nana comme ça. Personne n'a le droit d'être avec une nana comme ça !. »

 

Je l'ai repoussé sans trop de violence parce que j'étais d'accord avec lui, mais qu'est-ce qu'ils avaient tous à m'emmerder, aujourd'hui ?

 

  

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