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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (3)

Publié le 21 Novembre 2012 in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Le jour n'est pas encore levé que la semaine est déjà merdique. Au dehors, la brume, la pluie et les lampadaires. Je n'ai plus assez d'alcool dans le sang pour trouver ça mélancolique. Le spectacle ressemble au cauchemar d'un incontinent, c'est humide de partout, l'eau infiltre les murs, les fringues, les cernes. Je suis trempé dans mon appartement. Les clochards en bas de chez moi ont dû se noyer vers trois heures du matin.
J'ai emprunté une gondole pour rejoindre Euclide au Simple d'esprit, un bar qu'on aurait dû ouvrir nous-mêmes s'il n'avait pas existé. Un jour j'avais demandé au tenancier d'où venait ce nom pour le moins original.

- Je suis fan des Rolling Stones et de Simple Minds. Et La pierre qui roule, c'était déjà pris.

Aujourd'hui, Euclide est assis face à la vitre, regarde les trombes d'eau s'abattre sur la ville, avec un air qui ferait passer Barbara pour une militante de la joie de vivre.

- Tu sais ce qui me fait le plus chier avec la pluie ? Tout le monde est triste.

- Et ?

- D'habitude, les gens me demandent ce qui ne va pas. Là, ils pensent juste que, comme eux, je peux pas saquer la pluie.

Euclide n'est pas seulement mon meilleur ami parce qu'il est névrosé et complexé. Il a aussi en commun avec moi une sainte horreur de la normalité.

 

Mardi

Je suis convoqué demain à une soirée chez mon frère. Il fête ses 37 ans. Il veut ainsi rendre hommage à l'âge de la mort de Rimbaud qu'il n'a jamais lu. C'est surtout l'occasion de rappeler au petit monde que pendant que des gens dissertent sur le caractère normalisant de la pluie, lui, il réussit sa vie. Sans accroc. Une femme, déjà deux gosses, même pas de maîtresse, un boulot qu'il est incapable de décrire, il ose prétendre en plus qu'il est heureux. Le chiant parfait pour les mecs dans mon genre. Mais pour une fois que je peux boire à l’œil, je vais étouffer mes envies de massacre de masse.

 

Mercredi

Mathilde, sa femme, m'ouvre dans une effluve de patchouli. Moi qui ai toujours détesté le maquillage, la première épreuve consiste à lui faire trois bises – elle est d'origine ardéchoise, heureusement qu'elle est pas vendéenne – sans dégobiller dans le porte-parapluie. Je n'ai jamais compris comment mon frère a pu faire deux enfants à une fille à côté de qui Vanessa Paradis est un modèle de sex-appeal. Mathilde est désespérément mère-de-famille. Tout dans son attitude semble dégager une profonde dévotion au rôle qu'on lui a attribué. Discrète, soumise, féminine toc, du genre à lire Gala sans avoir l'impression qu'on la prend pour une conne. La première et dernière fois que mon frère a vu Anna, il m'a dit :

- T'es sûr qu'elle est pas lesbienne ?

- Ça dépend des jours.

- Tu veux vraiment te fixer avec elle ? Elle me fait penser à Lisbeth Salander, l'héroïne de Millénium.

- Je préfère encore Lisbeth Salander à Caroline Ingalls.

Caroline – pardon, Mathilde, m'emmène au salon où sont disposées amoureusement des chips de pommes de terre violettes bio et des bâtonnets de carotte à plonger dans une sauce blanche light. Dans la maisonnée, on semble déjà prévoir la surcharge pondérale du réveillon, alors on s'adonne à la flagellation alimentaire dès début décembre. En en faisant profiter les invités.
Luc – mon frère, donc, est occupé à essayer de faire dormir la petite, ce qui semble être un échec à l'écoute des cris qui lézardent les murs et font trembler les coupes de champagne.
Il faut quand-même être sacrément aliéné pour voir en ces vocalises la beauté de l'espèce humaine.
Je préfère aller toquer à la porte de Benjamin, onze ans, mon héritier spirituel. Il n'a pas encore l'âge de s'intéresser aux nanas, mais il déteste déjà le reste de l'humanité, c'est un bon début. De plus, il a eu le courage de franchir le vagin de Mathilde, sans avoir rien demandé, contrairement à son père (mais pas dans le même sens). En somme, j'ai pour mon neveu une certaine affection, sans doute aussi parce que je n'ai jamais eu à lui torcher le cul ou lui lire des histoires.

- Salut, bonhomme, tu viens pas avec nous ?

- Non, y'a rien à bouffer.

A défaut de vérité, sûr que la franchise sort de la bouche des enfants.

- Tu fais quoi ?

- Je joue à Legend of Zelda. Je dois passer le temple de l'eau, je galère toujours à ce moment-là.

Je jette un coup d’œil à l'écran. Un elfe habillé de vert parcourt les allées d'un donjon épée à la main.

- Il faut que j'arrive à faire rejoindre chaque arrivée d'eau aux moulins pour ouvrir la porte du boss.

Le personnage manié par Benjamin est désormais arrivé dans une pièce circulaire à plusieurs niveaux. En actionnant des leviers, des escaliers tournant autour d'un axe central permettent de rejoindre différentes zones des étages. Un gigantesque bordel, dans lequel le gosse s'oriente sans problème. Je suis déjà largué et je me sens soudainement très vieux malgré mes trente piges.

- Il faut effectuer les actions dans le bon ordre, sinon je dois tout me retaper. Et puis faut faire attention aux crabes cracheurs de feu.

Non contents de proposer aux enfants des énigmes à en faire suer un ingénieur, les développeurs ont visiblement rajouté des monstres redoutables pour corser l'addition. J'ai une pensée nostalgique pour les vieilles bornes d'arcade où il suffisait de tirer bêtement sur des pixels en mouvement faisant office d'envahisseurs extraterrestres. Mais je me prends vite au jeu. Quelques minutes plus tard, je donne des conseils au gosse, presque convaincu que je lui apporte des informations essentielles.

- T'as pas un bouclier, normalement ?

- Si, mais à ce stade du jeu, j'ai que celui en bois. Et les crabes de feu me le crament à chaque fois. Alors il vaut mieux les éviter.

- Et les diamants, ça te sert à quoi ?

- C'est pas des diamants, c'est des rubis. Ça sert à acheter des améliorations pour Link. Comme un nouveau bouclier. Ou alors des potions.

J'ai déjà oublié qu'il y a une soirée entre adultes responsables, au salon.

- Voilà, j'ai enfin la clé du boss.

Comme ça fait plus d'une demi-heure qu'on y est, j'en conclus que c'est une bonne nouvelle. Quelques instants plus tard, Benjamin est opposé à une sorte de grenouille géante.

- Faut que je vise les yeux avec mon grappin pour l'affaiblir, et après je lui mets des coups d'épée.

- Mais t'es sous l'eau, là ?

- Bah ouais.

- Tu te noies pas ?

- Non, j'ai ma tenue Zora.

- Ah.

Les minutes passent et le boss est vaincu. Benjamin passe une main sur son front, conscient de l'exploit.
Je me dis que la prochaine fois que quelqu'un me dira que les jeux vidéos sont destinés aux attardés, je lui mettrai mon poing dans la gueule.
A cet instant, Luc entre dans la chambre.

 

- Vous venez ? J'ai fait un coq au vin !

 

En fait, c'est surtout à lui que j'ai envie de mettre un poing dans la gueule.

 

 

Jeudi

 

- Donc tu as commencé à jouer à la console, ensuite, t'as mangé du coq au vin, puis ton frère a proposé de faire un karaoké, alors tu t'es barré en insultant tout le monde, c'est bien ça ?

 

Anna a toujours été douée pour faire des bilans.

 

- Voilà, en gros.

 

- Des fois, je me demande pourquoi on couche ensemble.

 

- Ah ? Et du coup, tu as la réponse quand je te raconte mes anniversaires en famille ?

 

- Ah non non.

 

Et elle mange son morceau de citron avant d'avaler son gin.

 

 

Vendredi

 

Il paraît que les hommes parlent avant de faire l'amour et les femmes après. Avec Anna, nous avons trouvé un compromis. Avant comme après, on se contente de manger. Je le répète. L'érotisme se ne conjugue pas avec un estomac vide. Je me demande ce que font Luc et Mathilde au pieu après deux carottes et des chips bio.

 

 

Samedi

 

Anna a la nuque altière de Nico, les yeux inquisiteurs de Lauren Bacall, la bouche charnue mais pincée de Monica Vitti. C'est une résurgence du passé, un fantôme envoyé au XXIème siècle pour lui rappeler à quel point le monde est devenu laid. Elle est toujours à mi-chemin entre envoûtement et condescendance, et sait aussi bien manier l'un que l'autre. Autant dire que tous les hommes du monde n'ont aucune chance contre elle. Je ne fais heureusement pas exception.

 

 

Dimanche

 

Avec Anna, nous regardons chastement Habitación en Roma, un film où les fantasmes absolus Elena Anaya et Natasha Yarovenko s'envoient en l'air pendant une heure et demi dans une chambre d'hôtel sur une bande originale de Russian Red. Anna en profite pour dresser un constat.

 

- Je comprends pourquoi vous êtes si complexés. Vous n'avez absolument rien pour rivaliser avec ça.

 

Je pense avoir une théorie pouvant expliquer les millénaires d'oppression des hommes sur les femmes. Ils leur font payer la frustration de ne pas appartenir à leur divine espèce.

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