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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (27)

Publié le 27 Mai 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, espagne

Pendant le voyage en Espagne, le Journal de Sisyphe change de forme. Je reprendrai la structure traditionnelle au retour.

 

J'avais réussi à extirper deux semaines de vacances de la part de la rédaction, Anna s'était également arrangée, on avait assez d'argent pour ne pas penser à l'argent, on partait avec le strict minimum, quelques sapes, deux brosses à dents et des clopes. Nous ne savions même pas où nous allions dormir, si l'on offrirait nos nuits au confort aléatoire de la voiture ou si nous nous autoriserions un crochet par l'hôtel. J'ai réalisé que je n'avais jamais rien improvisé dans ma vie, j'étais né avec l'époque nous apprenant que le bonheur, c'est la stabilité, l'immuable, le prévisible. On nous greffait des agendas électroniques dès l'enfance, on se damnait pour des emplois du temps bien gérés. On ne foutait rien de nos vies, donc le moindre non événement était mentionné, cartographié, colorisé, jugé à l'aune de la normalité et du rendement. Il ne fallait pas se perdre en éparpillements, car cela revenait à gaspiller son temps, et c'était devenu le crime suprême, celui d'espérer poser ses valises sans craindre que le train ne parte sans nous.
Au XXIème siècle, l'existence avait l'allure d'un tableau Excel.
Du coup, notre périple m'apparaissait doublement excitant. Comme une première fois, une bouffée d'air nouveau, la source d'angoisses neuves qu'on pourrait partager, peut-être le prélude d'une apocalypse dont on ne pouvait encore prévoir les répercussions. C'était une autre sorte de trouille, comme celle que confère l'alcool. Les petits frissons dans la mâchoire, la certitude assez absolue qu'on le paiera plus tard, mais la décision de s'en foutre sur le moment.
Nous avions le droit de partir, j'avais le droit de partir. Anna était là volontairement. Les choses étaient simples, les choses s'accordaient, tout n'était pas forcément voué au délitement. Si le monde ne s'était pas encore effondré sous sa propre médiocrité, c'est qu'il devait exister réellement des moments où les gens acceptent de vivre, où ils oublient quelques temps qu'ils sont des animaux masochistes, et qu'ils décident d'emmerder la nature, Dieu, la médecine, la météo et la psychanalyse.

Les règles avaient été établies. Anna roulerait en journée afin de pouvoir insulter les autres conducteurs, je m'occuperais de la nuit afin de ne pas avoir à insulter les autres conducteurs. En quelque sorte, on se révélait complémentaires.
J'ai toujours adoré les autoroutes. Autant la conduite en ville m'apparaît horriblement frustrante, faite d'accélérations soudaines, de feux rouges impromptus et de connards qui respectent pas ta priorité, autant l'autoroute est la preuve que la bagnole aura toujours une longueur d'avance sur le vélo, quoi qu'espèrent les écologistes. Le temps de quelques heures, on se prend à être des explorateurs des temps modernes, on se convainc presque qu'on parcourt la route 66, même si l'on finit toujours par se castrer les émotions au moyen d'un péage bien placé. C'est fou comme on représente tous la liberté par la fuite sur une longue route droite. Et quand il y a une lumière au bout, c'est qu'on est mort, l'affranchissement suprême.
Nous avions opté pour Creedence Clearwater Revival en guise d'accompagnement musical, parce que c'est un groupe qui se prête tout à fait aux balades motorisées. On quittait la grisaille lyonnaise pour la chaleur du sud, dans le costume des touristes moyens, mais fort heureusement, on éviterait la côte d'Azur et son « plus grand cimetière de France », comme l'avait si bien dit Agnès Varda. Traverser un mouroir pour renaître de l'autre côté de la frontière, la symbolique était appréciable.
Anna conduisait vite, on croisait des familles en boîte de conserve, et comme nous étions partis en début de soirée afin de nous partager équitablement le trajet, le soleil descendait avec nous.

 

Nous nous sommes arrêtés dans une station service aux alentours de Montpellier. Elle était attenante à la traditionnelle boutique où l'on peut échanger un rein contre un sandwich au thon et un paquet de chips, et dont le café ferait regretter l'époque du Mur. Cependant, j'aimais bien ces petites haltes, on y croisait des gens fatigués qui ne prennent pas la peine de parler, c'était presque un havre de paix, où les combattants se remettent de leurs émotions avant de repartir au front. Forts de cette vision homérique, on en a profité pour pisser un coup. Parce qu'on en revient toujours là.

 

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